Poème pour un non-épuisement : Le « Thread de la poésie » sur Facebook

Date de publication: 
27 avril 2017

L’arrivée des réseaux sociaux tels que Facebook (2004) et Twitter (2006) a révolutionné la façon dont les individus occupent l’espace numérique, participant grandement à ce qu’on appelle le web 2.0, qui désigne un web dont le contenu est principalement généré par les utilisateurs-ices (Jurgenson et Ritzer, 2012). L’interface de Facebook, qui incite à la conversation, aux échanges, mais aussi à la présentation de l’individualité des internautes, leur permet de développer une posture et encourage de nouvelles formes de sociabilité. Les individus se sont rapidement mis à occuper ces nouveaux espaces qui offrent une liberté d'expression plus grande. Les actants-es du milieu littéraire s'y sont engagés de façon importante. Facebook est rapidement devenu un espace où se côtoient à la fois les auteurs-es, les journalistes culturel-les, les éditeurs-ices, les étudiants-es en littérature, les universitaires, les libraires et les lecteurs-ices. Le réseau est devenu un terrain de jeu foisonnant pour la discussion littéraire, mais aussi un nouvel espace de création. Les dernières années ont aussi vu un renouvellement de l’intérêt pour la poésie, entre autres chez les jeunes. Cela s'explique par la prolifération de ces nouveaux lieux d’expression, libres et décloisonnés, à l'abri des schèmes hiérarchiques du champ littéraire traditionnel. Les réseaux sociaux et aux micro-libres (Roussel, 2016) offrent des possibilités de prise de parole à tous et à toutes, qu'ils-elles aient ou non une reconnaissance institutionnelle.

En plus d’être un espace de discussion et de promotion, Facebook est aussi devenu un lieu de création littéraire. C’est le cas du Thread de la poésie. Le tout a commencé par un statut Facebook, celui de Simon Poirier, le 5 avril 2014: «La poésie est une maladie transmissible textuellement». Le même jour, une page est née, intitulée le Thread de la poésie, qui dirigeait les utlisateurs-ices vers la publication originale, mais qui publiait aussi, entre autres par le biais de captures d’écran, certains commentaires sur le thread afin de documenter ce long poème participatif. Ce statut Facebook compte à ce jour (avril 2017) plus de 161 000 commentaires, chiffre qui augmente pratiquement à chaque heure. Le fil de commentaire est rapidement devenu un immense poème participatif. Et une communauté de poètes, avec ses formes, ses codes et ses expressions a pu prendre forme.
Le Thread de la poésie se décrit ainsi:

Réunissant des centaines d'artistes depuis plus de deux ans, le Thread de la poésie est un espace de création virtuel, libre et respectueux. Il a mené à la création du Collectif RAMEN en mai 2015. À date d'aujourd'hui, on compte plus de 100 000 commentaires et ça continue d'augmenter. Les internautes ont pris l'habitude de commencer tous leurs commentaires par 'La poésie' de quelque chose... Cette page diffuse et rassemble des morceaux choisis de cette œuvre collective en perpétuel mouvement, et plus encore! (site web du collectif RAMEN, https://lecollectiframen.com/le-collectif/)

Déjà, dans la description, on voit que c’est par la participation des internautes qu’une forme fixe s’est dessinée. Effectivement, la grande majorité des commentaires commencent par les mots: «La poésie de [x]». Quelques exemples en témoignent: «La poésie des avions qui calment le hangover» (Alex Veilleux, 18 mars 2016), «La poésie de préparer l’énervement» (Emmanuelle Bouchard, 20 mars 2016), «La poésie de des lunettes fumées et de l’explosion en background» (Anaël Turcotte, 25 avril 2017). 

Bien souvent, les internautes commentent des événements survenus le jour même, transformant ainsi le poème en une sorte d’archive poétique du quotidien de la communauté. Par exemple, Alix P.V. commente: «La poésie d’une balade sur St-Jo, croiser trois connaissances» (Alix P.V, 1er juillet 2016). Ici, on déduit que l’utilisatrice vient de se promener dans la rue et qu’elle a croisé des connaissances. Le commentaire est à la fois un vers du poème participatif et la transmission d'une information susceptible d'intéresser la communauté du thread. 

Effectivement, le thread devient un espace libre de discussion, pratiquement de confession. Gabrielle Boulianne-Tremblay, très active sur le thread, écrit après la première de Ceux qui font la révolution à moitié ne font que creuser leurs tombeaux: «La poésie de monter sur la scène après la projection du film vers les 23h et se dire que ça va être intimidant big time de voir tout ce monde-là qui m’aura vu nue mais c’est pas juste moi je les ai pas vu nu bouh!» (Gabrielle Boulianne-Tremblay, 12 septembre 2016). Dans son entrée, elle se confie sur un moment stressant de sa soirée de première, ramenant, d’une part, l’expérience personnelle de se sentir intimidée à une expérience poétique, et montrant, d’autre part, le caractère soudé et la confiance qui règne au sein de la communauté du thread.

Un peu plus d’un an après la publication de Simon Poirier naissait le Collectif RAMEN, collectif poétique dont les membres se sont rencontrés dans le fil de commentaire du Thread de la poésie. Composé de Juliane Charbonneau, Sébastien Émond, Simon Douville, Geneviève Morin, Alix Paré-Vallerand, Lux, Manon Richard et Anaël Turcotte, le groupe accumule depuis 2015 les projets de fanzines, d’ateliers de création, d’évènements littéraires, etc. Ils tentent ainsi d'alimenter la vie littéraire et la création poétique dans la région de Québec de façon à présenter une scène littéraire accessible, démystifiée, démythifiée [et] décentralisée (site web du collectif RAMEN, 2016). Les membres du collectif sont parmi les plus actifs du Thread et sont présents sur plusieurs projets (site internet, compte facebook et le site web du mois de la poésie, par exemple) du Thread.

Créateur d’une communauté à la fois de poètes et de lecteurs-ices, le Thread de la poésie montre la création d’une forme poétique ancrée dans le contemporain. Ancré dans le quotidien, ce fil de commentaires constitue un poème infini, un poème du non-épuisement, puisqu'appelé à se renouvelerde jour en jour.