À propos

Projet franco-canadien (UQAM/Paris 8), Archiver le présent étudie comment les productions culturelles contemporaines mettent en œuvre des tentatives d’épuisement, qu'elles soient réelles ou imaginaires.

On assiste, depuis la deuxième moitié du vingtième siècle, à une accumulation étonnante de tentatives d’épuisement, qui témoigne de la très grande force symbolique de cette démarche. Ces tentatives portent sur des lieux ou encore un temps, une journée ou une année, mais elles se cristallisent aussi autour de principes, d’événements, d’objets et de données. L’idée d’une tentative d’épuisement est apparue nommément en 1974, quand Georges Perec s’est installé place Saint-Sulpice à Paris et a entrepris de dresser la liste de tout ce qu’il percevait. Si nous empruntons le titre de cet exemple canonique, nous nous intéressons à un corpus d'exemples élargi (créations audiovisuelles, musiques mixtes, œuvres d'art et de littérature numériques).

L’imaginaire de l’épuisement caractérise un grand nombre de productions dans les médias audiovisuels. Le succès planétaire des séries témoigne de ce désir d’exploiter des univers fictifs jusqu’à épuisement de l’imagination, des scénaristes comme des spectateurs. Dans ce contexte, l’épuisement correspond à un moteur du fonctionnement capitaliste, cherchant à rentabiliser toute parcelle de réalité, psychique ou narrative, dont on peut faire spectacle.

Le numérique surdétermine les imaginaires de l’épuisement et ses principes de fonctionnement, multipliant de façon presque exponentielle les possibilités et les risques. En tant que système de codage du réel, il semble pouvoir engendrer une connaissance quasi-exhaustive du monde et de ses manifestations, du quotidien et de ses événements. L’imaginaire dont il procède, dans son obsession de récupération et de calcul sur le monde, en précède l’émergence.

Le numérique donne, en effet, au quotidien une présence ; il nous le révèle, comme il n’a jamais pu l’être auparavant. Mais il nous l’occulte aussi, par l’accumulation même de données qui posent la question de leur recueil, plus ou moins automatisé, transparent et conscientisé par les « usagers » qui les produisent, et de leur exploitation.

C’est dans ce contexte marqué par le numérique et sa gestion tentaculaire des données que prennent place de nombreuses tentatives d’épuisement dans les arts contemporains. La pensée de l’hypertexte a été inspirée dès ses débuts par l’utopie d’une interconnexion planétaire des traces. De nombreux projets d’art et de littérature numérique se sont saisis de cette utopie pour expérimenter ses concrétisations possibles ou alors pour en montrer les limites, les dangers, en exhibant les récupérations politiques et marchandes.

"Archiver le présent" est soutenu par le Labex Arts-H2H et la Chaire ALN-NT2.

Bertrand Gervais et Alexandra Saemmer, responsables du projet.