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Chrysalides
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Chrysalides (2006-2013) représente un cycle de création, de conceptualisation et de production de trois films, quatre-vingt-onze dessins, de douze partitions et d'une installation. 

La trilogie Chrysalides (2006-2009) donne son nom à trois films (Chrysalide, I Feel Cold Today et 13) auxquels se sont ajoutés deux autres court-métrages (Chrysalide Empereur et Whole Fashion Plaza). La trilogie est constituée de films autonomes mais faisant partie d'un tout tandis que Chrysalide Empereur est une variation du premier court-métrage de la série. Pour sa part, Whole Fashion Plaza constitue une synthèse conclusive de la trilogie.

Tous ces films ont été tournés au Fashion Plaza; immeuble industriel montréalais ayant abrité l'atelier de l'artiste (pendant plus d'une décennie), mais aussi des galeries d'art, des bureaux de designers, des manufactures de couture ainsi que des ateliers d'artistes. Or, ce lieu n'est pas qu'un simple espace de tournage, il participe à la réflexion mise en branle par Bernatchez.

Chrysalides, I Feel Cold Today, 13

À l'instar de tous les films de ce cycle, Chrysalides nous plonge dans un environnement sonore et visuel oppressant s'apparentant à un sentiment d'inquiétante étrangeté. Il y est montré une voiture dans le stationnement souterrain d'un édifice au sein de laquelle un homme se laisse lentement submerger par l'eau envahissant l'habitacle. En dehors de quelques gestes perpétrés par le protagoniste (fumer une cigarette, croquer dans un sandwich, ajuster ses lunettes), l'action dominant le plan est l'inexorable montée de l'eau. Le film se conclut sur l'immersion totale de l'homme. Il semble ni noyé ni en recherche d'air; il est en stase.

Tout aussi énigmatique, I Feel Cold Today met en scène une tempête de neige dans des bureaux désaffectés.

Par opposition, 13 montre plus de variations (au niveau visuel et «narratif») même si l'ambiance reste la même. La monstration couvre, à l'aide d'un faux travelling haut/bas, les douze étages de la tour de la Fashion Plaza. Il est possible d'y voir la quotidienneté non fictionnalisée du lieu ainsi que certaines bribes de fiction. Ainsi, les images exhibent autant des entrepôts qu'une séance de tournage avec Ronald McDonald (personnage réutilisé dans la seconde version de Chrysalide), sinon des locaux inoccupés et, plus dramatiquement, un homme imperturbable à un poste de travail sur lequel dégoûte de l'eau provenant d'un tuyau. Il est à noter que la «scène», sur cet étage, prépare narrativement (en utilisant l'eau comme fil conducteur) l'arrivée au stationnement sous-terrain où se conclut la séquence entamée dans Chrysalides. C'est-à-dire que le fragile équilibre de l'eau dans l'habitacle de la voiture se brise (ce qui n'est pas montré dans le premier film). Une vitre du véhicule éclate et l'eau se déverse. Toutefois, aucun plan de l'homme n'est montré dans cette séquence. Sa présence n'est pas même devinable. Le sentiment d'inquiétante étrangeté est à son comble et persiste après la disparition des dernières images et des dernières notes de la trame sonore.

Toutefois, Chrysalides ne se limite pas à ces films. En effet, le cycle englobe une série de quatre-vingt-onze dessins, douze partitions musicales et une installation basée sur le geste d'archivage à la genèse du projet de partitions.

La série de dessin, intitulée elle aussi Chrysalides, a pour support le papier ou bien un miroir gravé. Elle illustre des formes humaines (principalement féminines), animales ou végétales en symbioses. Ces corps grotesques se présentent à divers degrés de décomposition, de transformation ou de « contamination » afin d'utiliser les termes de l'artiste. Le motif de la moisissure s'y repère aussi, parfois à même le papier, sinon gravé dans le miroir et sur les abominations mêmes. Il est à noter que Bernatchez s'était donné comme objectif de réaliser un dessin par jour au cours d'une saison entière.

Pour sa part, Fashion Plaza Nights, titre donné autant à la série de partitions qu'à l'installation en découlant, a pour point de départ un exhaustif travail d'archivage. En effet, durant une année entière, Bernatchez a compilé l'activité ouvrière nocturne de la Fashion Plaza en photographiant la devanture du bâtiment (et de la tour qui y est associée), et plus précisément, les lumières maintenues allumées jusqu'à tard dans la nuit. Par la suite, à l'aide de musiciens professionnels, il a transposé ces données en partitions musicales destinées à être jouées par deux pianos (représentant chacun l'un des bâtiments).

Par la suite, ce projet est devenu une exposition mettant en scène une enceinte rotative diffusant les partitions. À l'enceinte étaient accrochés des fils eux-mêmes reliés à leur bobine respective. Ces dernières étaient disposées sur des supports leur permettant de se dérouler. De cette manière, l'enceinte était enroulée graduellement de manière à devenir un cocon. Dans le même mouvement, le morceau musical était de plus en plus étouffé. En périphérie, étaient présentées les traces de l'élaboration du projet (photographies, partitions, bobines de fil épuisées).

Relation au projet: 

Le cycle Chrysalides s'incère aisément dans la liste des œuvres représentant une tentative d’épuisement, et ce, pour de multiples raisons. D'abord, cela s’illustre par la durée même du cycle (trois ans) ou de chacun de ses projets (une saison, un an) ou bien, par la répétition exhaustive de gestes (le dessin, la photographie, la captation vidéo) sinon par certains aspects de l’installation (les bobines de fil se déroulant jusqu’à l’épuisement). Or, ces tentatives d’épuisement s’illustrent de deux manières principales, nommément dans le temps et dans le lieu.

Dans cet ordre d’idée, il est pertinent de rappeler que Bernatchez a occupé l’atelier à la Fashion Plaza pendant presque treize ans. Au cours de ces années, il a pu observer que : «le lieu même était en transformation puisque l'industrie [du textile] se déplaçait vers l'Asie à cette époque, donc [qu']il y [avait] beaucoup de manufactures qui fermaient. Ça devenait un espace dans lequel il était possible de documenter […] un mouvement, un déplacement, ou plutôt, une mutation. J'ai cherché à transmettre ça au-travers de dessins, de films et d'œuvres sonores.» (Bernatchez, 2015) Ainsi, il s’agit de cette mutation du lieu dans le temps qu’il tente de capter au cours des années 2006 à 2009 et qu'il exprime par le biais de nombreux médiums. La quantité même de chacune de ses productions parle de cet imaginaire de l’exhaustivité.

Il n’y a pas que dans le cycle Chrysalides que Patrick Bernatchez s’enquiert de la notion de temps. À vrai dire, la majorité de sa production aborde, d’une manière ou d’une autre, la question du temps. L’exemple le plus probant est La Montre BW (2010), BW pouvant tenir autant pour Black Watch que pour Bernatchez-Winiger (l’horloger ayant développé la montre au côté de l’artiste), provenant du cycle Lost in Time (2009-2011). Cette dernière a été réglée de manière à effectuer un cycle de mille ans, ce qui fait d’elle un objet impropre à quantifier le temps. Du moins, sa mesure du temps est imperceptible à l’œil nu. C’est plutôt la remise en question d’une expérience du temps qui est interrogée avec cette œuvre. Dans le cas de Chrysalides, la notion de temps contamine tous les aspects du cycle. En dehors des paramètres déjà énoncés, cela s’identifie même dans le langage rattaché aux œuvres (cycle, saison, transformation, mutation, contamination) puisque chacun de ces termes portent intrinsèquement une dimension temporelle. Il en va de même pour une bonne partie des procédés utilisés dans les diverses œuvres : le traveling, la remédiation, la répétition, la cyclicité, l’immersion, etc. Le titre même du cycle (Chrysalides) suggère une dimension temporelle. Toutefois, dans ce cas, il s’agirait plutôt d’une suspension du temps ou d’un ralentissement extrême; une stase à l’image de l’homme d’affaire submergé, ou des êtres hybrides mi-morts mi-vivants sinon de l’enceinte encoconnant les notes de la partition jusqu’à les rendre inaudibles.

Il est possible d’inférer, par ces multiples procédés, une volonté d’intercepter l’état-transitoire d’un lieu sans nier le paradoxe inhérent de sa muabilité, et même, de jouer de ce paramètre, de le mettre à l’avant-scène. En ce sens qu’il s’agit de capturer un espace (dans le temps) et de faire usage de temps (dans cet espace) pour exprimer ce que cet espace-temps représentait (à un moment donné).

Pour ce qui en est des trois autres tentatives d'épuisement (c'est-à-dire du corps, d'un dispositif et d'un objet), bien que ces dernières soient plus marginales, elles restent opérantes et participent à la logique inhérente du cycle.

La première tentative d'épuisement (du corps) s'observe dans l'immersion de l'homme d'affaire (ou de Ronald McDonald) et au cours de la scène de l'homme immobile sur lequel dégoûte de l'eau. L'immersion et l'immobilisme semblent, eux aussi, opérer par la mise en relief d'une conception du temps. C'est-à-dire, la suspension temporaire de celui-ci, mais aussi l'urgence de lui faire reprendre son cours (afin de pouvoir respirer ou de simplement bouger). De surcroît, il y a épuisement du corps car les comédiens doivent réellement subir l'immersion puis l'apnée, mais aussi le supplice de goûte d'eau.

La seconde tentative est liée à la troisième (dispositif et objet). Elles prennent place dans l'installation Fashion Plaza Nights. Il s'agit des bobines de fil se déroulant (puis s'enroulant) jusqu'à épuisement. Ce dispositif est signifiant dans le contexte du cycle car il peut représenter le retrait graduel des manufactures de la Fashion Plaza (la bobine étant le symbole de ces dernières). De plus, puisque les partitions musicales sont basées sur l'activité ouvrière de la Fashion Plaza, l'étouffement graduel du son émis par l'enceinte peut signifier l'épuisement, puis la disparition de cette activité. 

Il est à en conclure que l'épuisement, sous de multiples formes, fait partie intégrante de la logique de ce cycle et de la réalité ayant inspiré cette généreuse production artistique.