Roman
Emoji Dick
Commissaire

Orchestré par un seul individu, Emoji Dick est le produit crowd sourced et crowd founded d’une collaboration entre plusieurs intervenants éparpillés aux quatre coins de la planète. Étalé sur 736 pages, l'ouvrage propose une traduction du classique de Melville en emojis (japanese emoticons). 

Le projet, lancé par Fred Benenson, qui en devient alors le «commissaire», est issu d’une compilation de etexts (une initiative du Projet Gutenberg) de Moby Dick qui ont par la suite été soumis à un processus de traduction appelé «Amazon Mechanical Turk», soit le turc mécanique d’Amazon. Devant son nom au célèbre faux automate, ce turc mécanique est en fait une plateforme où, moyennant de petites rétributions, des usagers sont invités à accomplir des micro-tâches nécessaire au bon fonctionnement d’une intelligence artificielle, comme certaines opérations simples qui nécessitent l’intervention du jugement humain. Dans le cadre de ce projet en particulier, un traducteur automatique devait proposer trois traductions possibles en emoji pour chaque phrase de Moby Dick (lui-même composé de plus de dix mille phrases). Ces trois versions étaient ensuite consultées par un usager qui, à travers le turc, sélectionnait celle qui, à son avis, s’approchait le plus fidèlement du sens original de la phrase. Ces sélections ont ensuite été compilées jusqu’à ce que soit obtenue une version intégrale du texte. 

Au total, nous apprend l'avant-propos, plus de huit cent personnes ont passé approximativement 3.795980 secondes à travailler sur ce projet, chacune étant payée cinq cents par traduction sélectionnée (les participants devant voter pour la traduction leur semblant la plus appropriée, c'est ce vote qui est rétribué). Le financement du projet a quant à lui été rendu possible grâce à la participation de 83 personne au cours des trente premiers jours d’existence de la plateforme Kickstarter, dont Benenson est l’un des fondateurs. Il s’agit donc de l’un des premiers projets financés via ce site web. 

Relation au projet: 

Il s'agit d'une tentative d'épuisement d'un objet (Moby Dick) mais aussi des possibilités offertes par un  dispositif (les pictogrammes emojis). En accolant chaque phrase originale à son équivalent approximatif, le texte permet au lecteur de suivre le récit initial tout en prenant connaissance de la logique de traduction et de ses potentielles (et nombreuses) failles. En même temps que d'exposer les formidables potentialités du langage emoji, Emoji Dick en souligne donc aussi les limites. L'usage habituel des emojis, qui constituent un dispositif de communication rattaché à la trivialité, convoque aussi un imaginaire du quotidien.

Citation: 

«I added the Japanese emoticons known as Emoji to my iPhone last week and, unless I’m reading hearts, I still don’t know what I’m looking at. ! is makes me a little nervous about writing an essay on Fred Benenson’s Emoji Dick , a work in which the artist pays thousands of people small sums of money to translate Herman Melville’s American classic Moby Dick into Emoji […]. Not only do they add a much needed visual variation to my IM conversations, but the pictorial gestures and emotions actually help to clarify my text.» (p. XIII)

Auteur de la citation: 
Johnson, Paddy, "Introduction" dans Emoji Dick, Lulu Press, 2010.

«In contrast to Alys, who presents a metaphorical attempt to envision a better future, Emoji Dick offers a picture of what we already have. Benenson’s book is made of emoticons I share with my friends even though I don’t know how to read it perfectly. It is a social game, yes, but perhaps more importantly, it is a snapshot of the mutable, yet collective response of thousands.» (p. XIV)

Auteur de la citation: 
Johnson, Paddy, "Introduction" dans Emoji Dick, Lulu Press, 2010.