Film
La part du diable
Réalisateur·trice

C’est un travail lent et rigoureux que le vidéaste Luc Bourdon a réalisé pour son dernier film, La part du diable. En choisissant de faire le récit du Québec des années soixante-dix, un long processus s’est mis en place, qui débuta par l'examen de quelques 2000 films issus des archives de l’Office national du film (ONF). Afin de procéder à une sélection de plans suffisamment restreinte pour qu’elle puisse tenir en un format de réception raisonnable, l’artiste québécois a choisi parmi son corpus cinématographique une première palette de 500 films. De cette «texture», il n’a pas respecté la forme, mais l’a travaillée, modifiée, modélisée afin d’en dégager une parole, un regard, une chanson, un moment. Survient alors la superposition de discours et d’images, et 320 films ont été numérisés en une première version de cinq heures et vingt minutes. Le découpage s’est poursuivi, déculpabilisé, et Luc Bourdon désacralise nos références afin de créer un documentaire impressionniste de 120 minutes où s’enchainent, tel un tableau mouvant, émotions et couleurs.

Relation au projet: 

La tentative d’épuisement ici se repère non pas dans le produit fini, mais dans le processus créatif de l’artiste. Luc Bourdon semble s’être donné pour mission d’avaler un savoir incommensurable relaté par des archives toujours incomplètes. En choisissant d’imaginer le récit des décennies passées de Montréal ou de la province de Québec, il trace une ligne sur la page d’un livre en cours d’écriture.

Le travail de Luc Bourdon s’est toujours investi de l’idée d’une mémoire collective. En effet, ce n’est pas un hasard si le genre du documentaire s’est imposé à lui au cours des années 2000. Animé par l’histoire de sa ville, de son pays et des autres artistes, le réalisateur s’était auparavant engagé à nous dévoiler, entre autres, les coulisses de différents conservatoires artistiques (Classe de maitres, 2009), a documenté l’apparition de la Grande Bibliothèque à Montréal (la Grande Bibliothèque, 2005) et signe un premier essai documentaire intitulé La Mémoire des Anges. Le succès de ce premier assemblage filmique couvrant (ou tentant de couvrir) le Montréal des années 1940-50 et 60 a préparé la réception du film «La part du diable».

En manipulant et en s’appuyant sur des images préexistantes, une certaine réalité se décrit d’abord et s'organise par la suite. L’impossibilité de monter un documentaire exhaustif d’une période donnée est immédiatement perçue par l’artiste. Pourtant, aucun sujet ne veut être laissé pour compte. En traversant le Québec de la décennie 70, Luc Bourdon s’attaque à une variété de sujets, de la crise d’Octobre aux droits des autochtones, des premières revendications féministes aux conditions des travailleurs en passant par les Jeux olympiques, l’Expo 67, le développement industriel et les divergences linguistiques. Les moments structurants du pays se bousculent et tentent de prendre place, désordonnés et conditionnés par le support vidéo. Organisés en collages, les archives se succèdent, éprises de thèmes tantôt révolus, tantôt contemporains.

« J’ai découvert plein de choses qui sont toujours d’actualité. C’est sûr qu’il y a un écho au présent parce que mon regard est au temps présent et non au temps passé. Ce que j’ai voulu éviter, autant pour La mémoire des anges que pour La part du diable, c’est d’être mélancolique, nostalgique. »

Pourtant, l’œuvre de Luc Bourdon s’exprime tel un hommage aux disparitions que le temps provoque. Grâce au recyclage culturel qu’il entreprend dans la part du diable, le documentaire devient remémoration poétique de la banalité et de l’impensable de la vie. «Il y a vraiment des ponts à faire entre le passé et le présent. En ce moment, il y a un compresseur qui peut passer sur tous nos acquis. Il faut se souvenir des batailles qu’on a gagnées parce qu’on aura peut-être à les reconduire » dit-il lors d’un entretien avec le journal Le Devoir. Ainsi, il y a énième interprétation du passé, et la mémoire devient élastique, s’étire toujours et dénude en ses creux de nouvelles aspirations. La matière archivée se voit retravaillée, reconsidérée et remise au goût du jour.

 

 

Discours / Notes: 

 «Quand tu découpes les films pour en faire un nouveau chutier, il faut que tu désacralises tout ça. Tu ne travailles pas avec un Perrault, tu travailles avec un bœuf en rut dans un champ. Si tu regardes strictement les références, tu n’oses plus bouger.» - Luc Bourdon