Oeuvre hypermédiatique
Man With a Movie Camera: The Global Remake
Artiste

L'œuvre de Perry Bard s'inspire du chef d'œuvre du cinéma muet de Dziga Vertov, Man With a Movie Camera. 

Alors que l'oeuvre originale de Dziga Vertov faisait état de sa société en pleine révolution industrielle, les participant.e.s du web sollicité.e.s par Perry Bard contribuent à recenser à leur tour leur quotidien du 21e siècle en soumettant leur propres images, calquées sur les séquences originales de 1929. Bard réussi ainsi à faire se chevaucher deux temporalités qui symbolisent à la fois un présent figé et un passé révolu. Si les vidéos soumises sont vérifiées afin d'éviter la présence de contenu pornographique ou publicitaire, Perry Bard n'exerce aucun pouvoir curatorial sur l'assemblage des images ou sur leur fidélité aux plans originaux. Le logiciel, qui en régit l'agencement, demeure ainsi souverain dans la constitution de l'œuvre de reprise. Le tout est accompagné d'une bande sonore originale de Steve Baun.

Anciennement disponible sous http://dziga.perrybard.net/. Le site web original, actif de 2007 à 2014, a été préservé grâce au programme webenact de Rhizome et est disponible à cette adresse: http://webenact.rhizome.org/man-with-a-movie-camera-the-global-remake/20160217142125/http://dziga.perrybard.net/

Relation au projet: 

L'artiste reprend les 57 scènes et 1276 plans originaux du film et les transforme en un projet vidéo participatif et communautaire. Les internautes sont invité.e.s à télécharger des images ou des extraits vidéo concordant à leur interprétation personnelle du film de Vertov. Les internautes choisissent à quelle séquence ils et elles désirent participer, et une fois leurs contributions téléchargées et approuvées par Bard, elles sont comptabilisées dans une base de données à partir de laquelle un logiciel crée un montage vidéo présentant conjointement les scènes originales du film et les relectures contemporaines qu'en font les internautes. L’œuvre est donc une tentative d’épuisement du film de Vertov, mais également de ses possibilités d’actualisation – par les usagers, qui reprennent les scènes, comme par la machine, qui réagence les enregistrements.

Chaque jour, le logiciel compose une nouvelle variation du film : son rapport au quotidien est donc lui aussi particulièrement marqué – bien qu’il n’épuise pas le quotidien, le logiciel effectue quotidiennement sa tâche d’épuisement.

Le site est traduit en anglais, français, espagnol et mandarin. Divisé en quatre sections, il introduit le projet en prenant soin de résumer et de replacer le film de Vertov dans son contexte bien particulier d'émergence. Une section est consacrée à la présentation exhaustive des participant.e.s. D'ailleurs, ces personnes peuvent, si elles le désirent, joindre à leur nom un hyperlien renvoyant vers un site Web personnel, accroissant ainsi l'effet communautaire du projet. Finalement, il est possible de parcourir les vidéos réalisées soit par mots-clés ou via un découpage scénique préalablement décidé par Bard. On voit rapidement que la plateforme elle aussi est pensée dans ses possibles exhaustivités, qu’elle autorise à penser l’auctorialité multiple et les lectures parallèles sur le mode vertigineux des potentiels infinis.

Avec Man With a Movie Camera: The Global Remake, Bard crée ainsi un tout nouveau genre de base de données, qui répond au concept de base de données au cinéma tel que développé par Lev Manovich. En effet, Manovich explique: «Cinema already exists right at the intersection between database and narrative. We can think of all the material accumulated during shooting as forming a database [...]. During editing, the editor constructs a film narrative out of this database» (Manovich, 2000: 237). Vertov décrit Man With a Movie Camera comme suit dans son préambule: «[It is] an experiment in cinematic communication of real event without the help of intertitles, without the help of a story, without the help of theater [that] aims at creating a truly international language» (Vertov, 1929). Pour Manovich, le film est donc exemplaire d'un imaginaire de la base de données. Vertov propose un film où la base de données n'est plus simplement une forme statique et objective, objet de pré-production, mais devient plutôt dynamique et subjective, et se place comme sujet même du film.

Avec sa reprise, Perry Bard semble répondre directement à la conclusion que tire Manovich du film de 1929 : «Vertov is able to achieve something that new media designers and artists still have to learn – how to merge database and narrative into a new form» (Manovich: 243). La juxtaposition des images originales, déjà dialectiques, à celles soumises par les internautes crée une narration à trois niveaux: celui de 1929, celui des images téléchargées et, bien sûr, celui naissant de la contiguïté des deux premiers. Ainsi, le film devient ce mariage entre bases de données - tant celle de Vertov que celle de Bard - et récit. À vrai dire, à voir se multiplier ainsi les reprises, déclinaisons et variantes, on est presque tenté de croire que c’est l’idée même d’exhaustivité que Bard aspire à épuiser.

Discours / Notes: 

Man With a Movie Camera: The Global Remake is a participatory video shot by people around the world who are invited to record images interpreting the original script of Vertov’s Man With A Movie Camera and upload them to this site. Software developed specifically for this project archives, sequences and streams the submissions as a film. Anyone can upload footage. When the work streams your contribution becomes part of a worldwide montage, in Vertov’s terms the “decoding of life as it is”.

Citation: 

Vertov’s footage was shot in the industrial landscape of the 20’s. What images translate the world today? e.g. instead of the mining scene if you’re living in Silicon Valley you might film inside Apple headquarters, etc.