Installation
Stolpersteine
Auteur·e·s de la fiche: 

Stolpersteine (mot allemand signifiant «pierre d’achoppement» ou «pierre sur laquelle on trébuche») désigne une œuvre progressive entamée en 1996, mais conceptualisée depuis 1993, par l’artiste Gunter Demnig. L’idée derrière ce projet consiste en l’installation de plaques commémoratives devant la dernière adresse choisie des victimes du national-socialisme.

Les stolpersteine sont créées à la main par Michael Friedrichs-Friedlaender. Il s’agit de cubes hauts de cent millimètres dont les côtés font quatre-vingt-seize millimètres de long. Leur base est faite de pierre et la plaque commémorative qui la surplombe est constituée de laiton. Les stolpersteine sont insérés à même la voie publique, et ce, avec l’accord préalable des autorités locales. Si possible, toutes les informations suivantes sont gravées à même la plaque: «Ici a vécu», le nom complet de la «victime» (terme favorisé par Demnig), son année de naissance, son année d’arrestation, les informations concernant son internement dans un camp, l’année de sa déportation vers un camp de concentration et la date de son «meurtre» (autre terme sélectionné par Demnig).

En ce qui concerne les «victimes», le site Internet du projet souligne qu’il s’agit de «toutes victimes du national-socialisme: Juifs, Sinté, Tsiganes, Témoins de Jehova, homosexuels, lesbiennes, personnes mentalement ou physiquement handicapées, individus persécutés pour leur perspective politique, leur religion, leur orientation sexuelle ou la couleur de leur peau, les travailleurs.euses forcés.ées, les gens considérés déserteurs, les personnes persécutées sur les bases de leur «asociabilité» tels que les itinérants·es ou prostitués.ées, en d’autres mots, toutes personnes persécutées ou assassinées par le régime nazi durant la période de 1933 à 1945» (traduction libre).

Dans un autre ordre d’idée, Gunter Demnig (ainsi que son équipe) tente de respecter la devise «une victime, une stolperstein» toutefois certains cas demanderaient que des centaines voire des milliers de stolpersteine fussent installées à un seul lieu; ce qui serait pratiquement impossible. Dans ces cas particuliers, un stolperschwellen (c’est-à-dire un «seuil d’achoppement») est créé. Ce dernier a pour fonction de relater en quelques lignes la destinée d’un groupe de victimes.

Relation au projet: 

Le projet Stolpersteine connaît un engouement phénoménal ce qui pousse Gunter Demnig à voyager près de trois cents jours par année et à poser jusqu’à douze stolpersteine quotidiennement. Le site Internet du projet dénote l’installation de plus de soixante-quinze mille stolpersteine, et cela, dans plus de deux mille lieux à travers l’Europe, mais dont la majorité se trouve, bien évidemment, en Allemagne.

L’ampleur du projet est telle que l’équipe entourant Demnig dut mettre sur pied une base de données qui a pour but de recenser les stolpersteine, mais aussi l’arbre généalogique des familles impliquées dans le processus. La plateforme permet d’y effectuer des recherches, d’ajouter des photos des victimes et de visionner le tout sur une carte. Celle-ci est accessible depuis 2018.

C’est, entre autres, la charge colossale de la tâche déjà accomplie, et à réaliser, qui qualifie cette œuvre pour faire partie du corpus sur l’exhaustivité; considérant les millions de victimes du régime nazi ainsi que le labeur que représente l’installation de toutes ces stolpersteine.

En ce sens, Stolpersteine infère une exhaustion de nature temporelle. Cela s'observe autant par la longueur de la période que le projet tente de couvrir (1933 à 1945), que par l'engagement personnel de Demnig (1993 à maintenant) et de son équipe ainsi que par l'artisanat de Friedrichs-Friedlaender. De plus, cela s'illustre par le travail de composition à rebours d'événements de plus en plus distants et dont les témoins s'avèrent de moins en moins nombreux. Ainsi, il serait possible de voir cette exhaustion comme une lutte, c'est-à-dire un devoir de mémoire, contre l'effet inéluctable du temps qui jette dans l'oubli les sujets et les objets n'ayant plus d'incidence directe sur le présent. Or, les ramener à la mémoire réactive leur impact et permet, potentiellement, de nouveaux effets sur la réalité. 

Sous un autre angle, Stolpersteine peut être perçu comme l’épuisement d’un événement. Ce dernier pourrait être nommé «persécution nazie», «dérive d’une idéologie» sinon «conséquences humaines du national-socialisme». Tous pourraient s’équivaloir toutefois, selon la parallaxe proposée par Demnig, l’intitulé attirant la focale sur les victimes est à favoriser. Ainsi, «l’événement» à épuiser s’organise autour de la souffrance des disparus et de leur passage sur Terre.

Dans cet ordre d’idée, Gunter Demnig cite le Talmud: «une personne n’est oubliée que lorsque son nom est oublié». De cette manière l’artiste, en recensant le nom de ces personnes, les circonstances de leur persécution et de leur meurtre circonscrit l’ampleur de l’événement et en assure un juste souvenir.

Or, à la manière de nombreuses tentatives d’épuisement, l’exhaustion d’un tel événement est illusoire, et ce, malgré la nouvelle base de données liée au projet, malgré l’établissement d’une fondation servant à gérer les fonds et à développer le projet, malgré le travail acharné de Friedrichs-Friedlaender, de Demnig et de son équipe en plus du soutien des communautés et des autorités locales. Elle est illusoire puisque le nombre de victimes, surtout dans l’acception particulièrement inclusive que favorise l’artiste, est tout bonnement colossal et que ces dernières n’ont pas nécessairement laissé de traces de leur passage, ou bien que ces traces furent effacées.

C’est justement à cet oubli que tente de faire front cette œuvre; comme le colporte son titre Stolpersteine. «Pierre d’achoppement», certes, mais surtout «pierre sur laquelle on trébuche», pierre qui fait signe, qui amène ou ramène à la mémoire un.e disparu.e ainsi que les injustices qu’iel a vécu, pierre-mémoire, pierre à la mémoire des victimes.

Enfin, il serait aussi possible d’y voir l’épuisement d’un principe, c’est-à-dire l’impact du passé sur le présent. En ce sens, trébucher sur une stolperstein fait surgir le passé dans le présent. Elle amène à la conscience la mémoire d’un passé latent, voire refoulé, mais aussi la mémoire d’un être disparu dont le souvenir ravive l’image. Ainsi, l’épuisement de ce principe passe autant par la cérémonie entourant l’installation de la stolperstein, au cours de laquelle le souvenir de la victime est le plus chargé, qu’au moment où elle est foulée, ravivant à divers degrés le souvenir d’événements ou de personnes disparues. Dans cet ordre d’idées, l’épuisement du principe surviendrait uniquement au moment où la stolperstein n’évoquerait plus rien à quiconque; ce qui demanderait une déconnexion radicale d’avec l’histoire.

En définitive, Stolpersteine de Gunter Deming met en œuvre trois types d’épuisement (temporel, événementiel et principiel) tous liés les uns aux autres. Cette absence de compromis dans le besoin de rappeler l’horreur qu’a engendré dans la vie de millions de personnes cet événement sans précédent est probablement ce qui contribue à sa force d’évocation ainsi que ce qui meut le projet avec tant de vigueur.