Architectures et palais de mémoire

Date de publication: 
08 décembre 2019

Faisons encore une fois ce que nous avons fait précédemment, en modelant dans nos âmes je ne sais quelle figure de cire. Faisons à présent dans chaque âme une sorte de colombier avec toutes sortes d’oiseaux, les uns vivant en troupes et séparés des autres, les autres par petites bandes, et quelques-uns solitaires et volant au hasard parmi tous les autres. (Platon, Théétète, Paris, Garnier-Flammarion, 1967, p. 149)

Les nouveaux palais de mémoire prennent la forme d’architectures complexes. Ce sont nos bibliothèques, nos archives et nos musées, construits pour conserver et valoriser notre patrimoine. Ce sont aussi des structures informatiques, des bases de données constituées en écosystèmes ou encore des fermes de serveurs, qui alimentent le flux de données sur le réseau. Si la pratique des palais de mémoire est ancienne, les premières mentions se retrouvant chez Cicéron, dans son De oratore, l’idée d’une structuration de la mémoire n’a jamais été aussi vive, pour ne pas dire persistante. Nous, êtres de l’oubli et de la distraction, nous nous sommes entourés de dispositifs qui nous rappellent à l’ordre et à l’attention, d’appareils mobiles qui nous accompagnent dans nos recherches en nous couplant à une encyclopédie vivante, simple à consulter et toujours disponible. Nous vivons maintenant à la manière d’insectes dotés d’un exosquelette, même si le nôtre n’est pas composé de chitine, mais de bits d’informations, de données que nous identifient, nous informent, nous divertissent et, de plus en plus, nous définissent.

Sans entrer dans des scénarios apocalyptiques, du type Terminator ou The Matrix, nous évoluons dans un univers électrifié, où l’information est devenue la denrée par excellence. L’informatique est un développement singulier de cette électrification de nos vies. Et nous sommes maintenant, semble-t-il, à la lisière d’une culture numérique, une culture qui repose tout entière sur l’efficacité des architectures de mémoire. Pas étonnant que le sujet s’impose dès qu’il s’agit de réfléchir aux formes de l’imaginaire contemporain et à ses pratiques culturelles et artistiques. Car les projets qui reposent sur ces informations don- nées en partage, sur ces bases de données rendues publiques, qui se voient sollicitées, mises en relation, manipulées, réorientées, voire détournées se multiplient. Ce sont des formes symboliques complexes redevables d’investissements esthétiques multiples et parfois même divergents.

Toute mémoire est architecturée. Toute mémoire est construite. Sans mise en relation, sans balisage, il ne peut y avoir de rappel. Nous sommes au cœur même de ce qui nous définit comme sujets. Comment nous souvenons-nous? Comment organisons-nous les éléments de notre mémoire? Utilisons-nous des mémentos, des notes, des albums? Suivons-nous les fils entremêlés de nos expériences passées, espérant qu’elles nous mettront sur la bonne piste et nous mèneront à l’engramme recherché? Pratiquons-nous l’association libre, sensibles aux détours de notre propre musement, terme défini initialement par C. S. Peirce? Pianotons-nous sur notre clavier, espérant que le moteur de recherche de notre ordinateur, quand ce n’est pas celui de Google, nous fournira la réponse attendue?

Pascal Quignard, dans un petit livre intitulé Le Nom sur le bout de la langue, revient sur cette scène, amusante au demeurant, qui consiste à avoir perdu le mot qu’on s’apprêtait à utiliser. Il montre pourtant que les défaillances de la mémoire, même dans ses formes les plus banales, ouvrent la voie à la plus grande des béances et des détresses. Avoir oublié un mot, l’avoir sur le bout de la langue est, dit-il, «l’expérience où l’oubli de l’humanité qui est en nous agresse» (Le Nom sur le bout de la langue, Paris, Gallimard, 1993, p. 57). Le mot sur le bout de la langue nous rappelle que la mémoire n’est pas un acquis, comme la respiration ou le regard, mais une construction, avec ses limites et ses zones d’ombre, avec ses grandes artères, ses ruelles et ses culs-de-sac, une architecture susceptible à tout moment de se replier sur elle-même, révélant ses propres failles.

D’ailleurs, pour Quignard, la fonction de la mémoire n’est pas celle du stockage, c’est avant tout «celle de l’élection, du prélève- ment, du rappel et du retour d’un unique élément au sein de ce qui a été stocké en bloc. [...] La mémoire est d’abord une sélection de ce qui est à oublier, ensuite seulement une rétention de ce qu’on entend mettre à l’écart de l’emprise de l’oubli qui la fonde» (1993, p. 63-64). C’est dire que la mémoire, dans ce portrait, n’est pas tant un contenant qu’un ensemble d’opérations qui viennent organiser, architecturer un contenu.

Si l’oubli est le seuil de la rationalité et de la conscience, les architectures de mémoire ont pour but de donner un rôle à ce seuil, de le transformer, d’une simple ligne servant à distinguer l’intérieur de l’extérieur, en véritable passage, en un espace qui peut être traversé et qui donne accès à un lieu lui-même organisé. Elles rendent les données accessibles, elles leur assurent une lisibilité et, par conséquent, une signification. Or, faire parler les données, c’est bien l’un des enjeux des architectures de mémoire. Qu’est-ce qui a été retenu et enregistré, de quelle manière l’intégrité des données a-t-elle été préservée, comment organiser ces données pour ne pas les perdre dans le lot, et ensuite, chercher à déterminer ce qu’elles signifient? Car les données ne signifient pas toutes seules, il faut les interroger.

Les bases de données sont les nouveaux palais de mémoire, une mnémotechnie en acte, qui est passée de structures imaginaires, telles que le colombier de Platon, à de véritables architectures, que leur présence soit tacite ou explicite. Les bases de données sont visibles quand on enregistre des documents sur une disquette, un disque dur ou un serveur. Le développement de la micro-informatique et des ordinateurs graphiques a rendu conviviale et presque agréable cette manipulation des informations. Les bases se font beaucoup plus discrètes dès lors qu’elles se complexifient, se multiplient et en viennent à être distribuées sur un réseau informatique. Entrer le terme « architecture » sur le moteur de recherche de Google permet d’obtenir environ 3 milliards de résultats en 0,60 seconde. Que représente ce chiffre? Quelle infrastructure informatique est requise pour réaliser une telle prouesse? L’efficacité des résultats obtenus fait oublier l’architecture de données qui est à l’œuvre, sa structuration singulière des informations, ses partis-pris, voire ses visées ultimes. Le Palais des glaces s’est transformé en boîqte noire au fonctionnement opaque.

La situation de transition que nous connaissons et qui fait cohabiter une culture du livre avec une culture de l’écran – plus précisément une culture de l’écran relié, c’est-à-dire de l’écran d’un ordinateur ouvert sur un réseau informatique –, nous fait peu à peu basculer d’une raison graphique, telle que l’anthropologue Jack Goody a pu la définir (La raison graphique, Paris, Minuit, 1979), à une raison computationnelle, contrepartie proposée par Bruno Bachimont. De la même manière que l’écriture a permis d’engendrer un mode particulier de pensée, où les listes, les tableaux et les formules ont joué un rôle de premier plan dans la modélisation des formes de connaissance, Bachimont se demande si un phénomène semblable peut être observé avec le numérique: «La raison graphique a produit la raison classificatoire, la raison computationnelle produit la pensée en réseau et le temps de la pré- vision. Pour une raison graphique, le réseau n’est pas une structure de l’intelligible: le réseau, échappant à la synopsis spatiale du fait de sa complexité, est un labyrinthe où l’on se perd. C’est une figure de l’irrationnel, et non une manière de penser le monde. (Bruno Bachimont, «Signes formels et computation numérique: entre intuition et formalisme. Critique de la raison computationnelle», 2004, p. 12).

Le développement du réseau, d’un vaste cyberespace, induit une rationalité particulière reposant sur le calcul plutôt que sur l’écriture. C’est la seule façon de le rendre intelligible. Selon Bachimont, «le calcul permet de réduire la complexité et de parcourir l’ensemble des possibles induit par les réseaux par les programmes qui en spécifient le comportement» (2004, p. 12). On comprend dès lors que les architectures de mémoire, dans leur actualisation contemporaine, essentiellement numérique, sont au cœur d’une transformation de l’esprit humain. Il est encore trop tôt pour déterminer exactement ce qu’il en est de cette transformation, mais il importe dès maintenant de tracer les contours de cette situation et d’explorer des pistes qui peuvent en baliser certains des aspects les plus saillants.

Extrait de B. Gervais et J.-M, Dallet, «Architectures et palais de mémoire» in Architectures de mémoire, J. M. Dallet et B, Gervais, éds., Paris, Presses du réel, sous presse, 2019, p. 6-15.