C’est TOUT ou rien.

Date de publication: 
15 mars 2020

Une des caractéristiques des esthétiques numériques au cœur du projet «Archiver le présent» est évidemment le caractère systématique des pratiques de création qu’elles suscitent. Parler de ce caractère, c’est parler de la volonté de constituer une totalité, un tout. L’idée d’une tentative d’épuisement des données, qu’on retrouve dans le projet de Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1975), renvoie, elle aussi, à cet idéal d’une totalité, où l’ensemble des éléments d’une situation pourraient avoir été pris en considération.

Dans The Game, son essai de 2018 (paru en français chez Gallimard en 2019), Alessandro Baricco entreprend de nous expliquer les tenants et aboutissants de la révolution numérique (qu’il désigne comme une insurrection numérique). Le Game, c’est le nom qu’il donne à la culture numérique, c’est-à-dire cet état social, culturel, économique et symbolique – je dirais simplement que c’est un imaginaire –, qui dépend de l’adoption de plus en plus importante des dispositifs numériques dans toutes nos activités, et de la conception du monde qui en découle.

Je ne veux pas faire un compte rendu de l’essai de Baricco, qui aborde avec intelligence une kyrielle de sujets, tous en lien avec notre projet sur l’imaginaire de l’exhaustivité dans les productions culturelles contemporaines – depuis les formes de l’extimité et la posture fondatrice de l’homme-clavier-écran, jusqu’à l’impact des jeux vidéo, et la nouvelle cartographie mentale résultant de cette révolution, etc. –, je veux plus simplement revenir sur sa description de l’idée de totalité, telle qu’elle se déploie en culture de l’écran.

La partie qui m’intéresse s’intitule «La découverte du tout» (p. 268-278). Baricco amorce cette section avec l’anecdote bien connue de la rencontre de Sergey Brin et de Larry Page, les fondateurs de Google, avec leur professeur à l'université Stanford. Pour développer leur moteur de recherche, il leur fallait télécharger sur des serveurs toutes les pages web (on parle alors de 2,5 millions de pages). Pour le professeur, c’était inimaginable. Pour les deux compères, une simple formalité. Baricco explique: «Quel est le problème? ont-ils répondu. Ce fut l’origine d’une façon de penser qui deviendrait commune à tous les organismes nés de l’insurrection numérique: considérer LE TOUT comme une mesure sensée et un terrain de jeu raisonnable, voire comme le seul terrain de jeu sur lequel la partie valait la peine d’être jouée.» (p. 269) Rapidement, Amazon (tous les livres du monde), Google Search Engine (tous les sites web), Google Books (tous les livres du monde), Google Maps et Earth (tous les endroits de la Terre), Facebook (la population mondiale), YouTube (tous les vidéos de la planète), eBay (tous les produits du monde) sont devenus la norme, réalisant une manière de penser qui n’avait jusqu’alors qu’une simple possibilité.

«En résumé: autrefois, LE TOUT était le nom que nous donnions à une grandeur hypothétique. Mais depuis le début de l’insurrection numérique, c’est non seulement devenu le nom d’une quantité mesurable qu’on peut posséder, mais à plus long terme c’est le nom de la seule quantité présente sur le marché: la seule unité de mesure significative. Si une chose ne mesure pas UN TOUT, elle a des proportions tellement modestes qu’elle n’existe pas.» (p. 269-270)

C’est tout ou rien…

Baricco donne comme exemple les sites de musique Spotify ou Apple Musique, qui contiennent potentiellement toute la musique du monde. Ce qui est important pour l'auteur dans cet exemple c’est le fait que, lorsque nous nous abonnons à de tels services, nous ne payons pas pour les morceaux de musique téléchargés ou écoutés, mais pour un accès illimité à toute la musique du monde. Il le souligne, «le tout devient une marchandise. La seule.» (p. 270)

Et l’infini dans tout ça?

Baricco pousse sa réflexion sur LE TOUT en opposant cette notion à celle de l’infini. L’infini renvoie à ce qui n’a pas de bornes ou de limites. L’infini est plus grand que toute quantité actuelle. C’est un ensemble qui n’a pas de fin. Les chiffres sont ainsi infinis, puisqu’ils continuent de progresser, dépassant tout possibilité de clôture. Le tout, par opposition, renvoie à une quantité qui, même si elle peut dépasser notre imagination, est déterminée (et par conséquent déterminable). Ainsi, bien que le nombre de livres produits par les êtres humains depuis la naissance de l’écriture soit extrêmement grand, il n’est pas infini. On peut imaginer être systématique et chercher à déterminer ce nombre (avec l’aide d’un ordinateur assurément). Le tout, malgré sa vastitude, est fermé, tandis que l’infini est ouvert, indéfiniment ouvert.

Une des conséquences de cette opposition, voire du passage d’une logique de la possibilité à une logique de la totalité est d’ordre culturel et psychologique, nous dit Baricco: «si on désigne LE TOUT comme unité de mesure ultime, objectif grandiose de chaque entreprise et marchandise parfaite, on crée une victime illustre: L’INFINI. Si on peut atteindre le TOUT, l’infini n’existe plus. Or il est bon de rappeler que, comme par hasard, l’infini était l’un des piliers sur lesquels reposait le romantisme, c’est-à-dire l’humus culturel qui a donné naissance au XXe siècle». (p. 270) Le passage à une culture numérique, qui marque notre XXIe siècle, repose sur la substitution d’un principe par un autre, sur le remplacement d’une grandeur qui tend vers le sublime – vers la dissolution de soi dans la contemplation d’un mystère insondable (comment approcher l’infini) –, par une grandeur qui, bien qu’elle puisse nous dépasser, peut être mesurée et établie. Les logiciels et applis de la culture numérique, en opérationnalisant les quantités, ramènent au vivant ce qui paraissait être transcendant. Et ce faisant, ils parviennent à «annihiler l’infini, [à] réduire au minimum les marges incontrôlées du monde.» (p. 271)

Bien entendu, le TOUT nous force à nous confronter à l’immensité, car celle-ci est devenue la règle. Si l’infini a perdu son statut d’horizon inaccessible, mais souvent caché derrière les édifices de la société moderne, le TOUT, bien ancré dans nos pratiques, nous met en présence de l’immensité des nombres. C’est un spectacle impressionnant au quotidien, impressionnant mais qui peut être appréhendé et qui nous répète «qu’il n’y a pas de limites vraiment inaccessibles dans le monde.» (p. 271)

Être le Tout

Mais il y a une contrepartie à cette très grande puissance des dispositifs techniques à appréhender le monde dans sa totalité, et c’est le pouvoir qu’elle leur accorde, un pouvoir tentaculaire, aussi vaste que le monde. Je cite Baricco: «L’instinct qui pousse les protagonistes de l’insurrection numérique à travailler sur le TOUT comme seule quantité véritable se double d’un penchant singulier: le besoin d’ÊTRE, à leur tour, LE TOUT. Je veux dire par là que Google n’est pas un moteur de recherche, c’est le moteur de recherche; il n’a pas de concurrents significatifs (du moins en Occident) et, au fond, personne ne s’attend à ce qu’il en ait.» (p. 273-274) Notre méfiance envers le GAFAM vient d’ailleurs du monopole que les compagnies qu’il représente détiennent. Elles ne donnent pas seulement accès au TOUT; elles sont le TOUT. Et elles en expriment la force et la prégnance. On se croirait à l’aube d’une dystopie, où le pouvoir est détenu par ceux qui contrôlent tout, qui contrôlent Le TOUT, et cela jusqu’à l’incarner.

Je ne veux pas développer davantage ici cette critique des grandes compagnies du GAFAM, dont la maîtrise s’étend à toutes les sphères de notre existence – j’ai commencé à le faire ailleurs en m'intéressant à Google et aux détournements artistiques de son moteur de recherche (Gervais, 2019) –, je veux plutôt brièvement revenir sur cette question du TOUT et de sa prégnance comme objectif ou principe.

Le désir d’exhaustivité que nous explorons dans le cadre du projet «Archiver le présent» participe de cette logique culturelle. Il n’y a pas que les ingénieurs et informaticiens de l’insurrection numérique qui en exploitent les possibilités, les artistes, cinéastes et écrivains le font aussi. Ils sont attirés par cette totalité, ils cherchent à s’en approcher. C’est dire que cette idée du tout et de l’exhaustivité est devenue une part incontournable de notre réalité contemporaine, qu’elle soit révélée par les projets du GAFAM ou par des pratiques culturelles, artistiques et littéraires. L'exhaustivité (la recherche d'un TOUT) est devenu un moteur de la création.

Je veux faire l’hypothèse, que j’espère explorer bientôt, que le TOUT, tel que décrit, nous inscrit explicitement dans une raison computationnelle. Une raison qui a non pas l’écriture comme principe (c'est la raison graphique), mais le calcul, le code, les chiffres. À suivre.