La liste comme dispositif de l'épuisement dans 4.48 Psychose de Sarah Kane: début d'analyse

Date de publication: 
23 avril 2018

Le projet de Georges Perec, lorsqu'il a publié Tentative d’épuisement d’un lieu parisien en 1975, était «de décrire le reste: ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance: ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.» (Perec, 1982 : 12) Il est évident que la liste est utilisée par Perec comme un dispositif de l’épuisement au sens où, dans ce projet, «la finalité de l’écriture n’est peut-être pas […] le projet de ressuciter, dans un mouvement de création et de recréation, le réel mais bien plutôt de s’en débarrasser, de l’épuiser.» (Dominique Rabaté, 1991: 133) La liste est une forme de l’épuisement, qu’elle paraisse exhaustive – comme dans l'ouvrage de Perec – ou qu’elle ne compte que quelques éléments énumérés, par son caractère fragmentaire et asyntaxique.

Sarah Kane, dans 4.48 Psychose, pièce montée pour la première fois en 2000, a recours à plusieurs types de listes au sein de l’énonciation. Elle emploie des listes courtes, des listes longues, des listes présentées verticalement ainsi que des listes présentées à la file, et celles-ci s’inscrivent dans le continuum d’une parole énoncée de manière hétéroclite au fil de la pièce. Lorsque l’on place la liste dans un contexte où l’énonciation occupe déjà une fonction capitale, comme le fait Kane, comment s’articule alors la construction du sens à partir de l’énumération? Cette étude vise à montrer les effets de la liste comme dispositif de l’épuisement sur l’énonciation théâtrale du texte de 4.48 Psychose. Déjà, dans «une œuvre s’efforçant de représenter ou de commenter l’intensité du désespoir humain» (Graham Saunders, 2004: 176), où l’épuisement de soi apparait comme un noyau du texte, on ne s’étonne pas du recours à la liste comme dispositif de l’épuisement.

Par définition, «La liste exclut la parole», parce qu’elle est «énumération et non discours […] étrangère à toute logique d’interlocution[,] […] plus près du pôle de la langue que de celui du discours.» (Bernard Sève, 2010: 85-88) Chez Kane, la liste devient parole, parce qu’imbriquée de force au contexte d’énonciation du théâtre. Dès la première liste de la pièce, le sujet de l’énonciation «je» s’inscrit à même la liste, et se définit par les propriétés qu’il s’attribue à l’intérieur de celle-ci:

Je suis triste
Je sens que l’avenir est sans espoir et que tout ça ne peut pas s’arranger
Je suis fatiguée et mécontente de tout
[…]
Je suis grosse
Je ne peux pas écrire
Je ne peux pas aimer
Mon frère est mourant, mon amour est mourant, je les tue tous les deux
Je fonce vers ma mort
Je suis terrifiée par les médicaments
[…]
Je ne veux pas mourir
Je me suis trouvée si déprimée par le fait d’être mortelle que j’ai décidé de me suicider
Je ne veux pas vivre
[…]
C’est là ce qui devient mon état normal (Sarah Kane, 2009: 10-12)

Au sein de cette liste, chaque propriété énumérée, même lorsque narrative, contribue à former le sujet de l’énonciation. Ce dernier apparait comme une instance incapable de se définir par essence (Umberto Eco, 2009), qui a donc recours à la liste pour tenter de se saisir, de s’énoncer lui-même: «le personnage déborde sa définition, […] La logique romanesque fait de lui un sujet; ceci veut dire que le personnage se présente, s’approche de sa présence, se constitue dans son effort même à se dire.» (Dominique Rabaté, 1991: 138) La nécessité de convoquer la liste pour arriver à se définir traduit, chez le sujet de l’énonciation, une incapacité à dire, à signifier, un manque de mots ou de volonté qui laisse toute la place à une parole fragmentée. Dès cette première liste commence à se déployer dans le texte une poétique du manque et de l’épuisement: «La voix narrative déborde du cadre de la fiction, elle l’envahit. Se prenant pour objet, elle scrute ses traces, elle conteste ses effets, se retourne sur et contre elle-même. Elle est objet et sujet, produit et production, présence et absence.» (Dominique Rabaté, 1991: 8-9)

L’agencement vertical des énoncés énumérés, qui se lisent de haut en bas, «souligne l’agrammaticalité de la liste, [et] la séparation des items[,] sa discontinuité. Chaque [élément énuméré] est ainsi présenté dans son autosuffisance et, si l’on peut dire, sa majesté.» (Bernard Sève, 2010: 29) Si la liste se présente comme une forme essentiellement agrammaticale, dans l’exemple ci-dessus, chacune des courtes phrases énumérées est toutefois syntaxique et plutôt simple, donc facilement assimilable. Ainsi, un sens partiel se dégage de chaque affirmation du personnage. Le sens global de la liste ne peut qu’être saisi en regard du dernier énoncé, «C’est là ce qui devient mon état normal», que nous qualifierons «d’énoncé englobant». Relu à la lumière de celui-ci, chaque élément énuméré se dote d’une couche sémantique de plus. L’énoncé englobant contribue ici à la recontextualisation de chacun des items de la liste, signale «l’intention dont la liste est porteuse» (Bernard Sève, 2010: 102) et permet au sujet de s’affirmer dans la liste. Par exemple, en regard de cet énoncé englobant, la contradiction inscrite dans l’énonciation1 révèle le caractère paradoxal des pensées qui habitent sans cesse le personnage et qui constituent son état normal. Chaque énoncé fait également sens en fonction des autres énoncés aux côtés desquels il est énuméré, et pas seulement en fonction de l’énoncé englobant: «Un double lien systématique s’instaure: dans le même temps, il faut se concentrer sur le particulier concret et aussi percevoir la totalité.» (Hans-Thies Lehmann, 2002: 138) Si la lecture de «J’aimerais me tuer», sixième élément énoncé, provoque d’abord un effet de surprise, l’énoncé n’allant pas de soi en regard des cinq premiers, la lecture du reste de la liste, qui marque l’accumulation des échecs et la perception négative du personnage, permet d’en éclairer le sens et le contexte. Un tel dispositif est signe d’une tentative d’épuisement au sens où le texte ne présente «Rien d’achevé, ni des récits, ni des fictions, mais des fragments, des fulgurances, des notations, des états. […] Le texte ne s’offre pas comme un tout narré et bien formé. Sa visée première est de décharge» (Dominique Rabaté, 1991: 142).

  • 1. Le 27e énoncé «Je ne veux pas mourir» est l’antithèse du 29e énoncé «Je ne veux pas vivre» (Sarah Kane, 2009: 12).