The Mentalist, ou le monde des combinatoires (Enquêtes et archives II)

Date de publication: 
26 avril 2018

La série télévisée The Mentalist (2008-2015) met en scène le protagoniste Patrick Jane, un mentaliste qui résout des enquêtes policières grâce à sa grande capacité de lecture des comportements humains. Il travaille en collaboration avec l'équipe de l'agent Teresa Lisbon du CBI, California Bureau of Investigation, pendant les cinq premières saisons. Après la dissolution de cette instance étatique, Jane et quelques membres de l'ancienne équipe rejoindront le FBI. Tout au long de la série, le spectateur assiste à la mise en place des nombreuses ruses qu'élabore Jane afin de résoudre des enquêtes, qui sans sa précieuse aide, s'étaleraient sur plusieurs mois, voire ne seraient jamais résolues. Le protagoniste joue avec les gens, les démasque, lit en eux comme dans un livre ouvert. Rien n'est indéchiffrable ni insurmontable pour lui: il s'agit simplement de dévoyer les codes, de détourner les procédures officielles, pour s'ouvrir à la multitude de solutions possibles. À l'instar des diagnostics du docteur House, le travail de comportementaliste opéré par Jane ne se poursuit que dans cette tentative infinie d'avoir épuisé toutes les combinaisons élaborées et, si elles ne le sont pas encore, de les élaborer. Même si l'enquête prend fin dès le moment où les criminels sont sous les verrous, la curiosité de Jane, son amour des défis intellectuels, n'est jamais assouvie.

«Lire» les gens

The mentalist

The Mentalist, by 

Bruno Heller

Le mentaliste, comme il est signalé dans le générique au début de chaque épisode de la première saison, est une personne qui «utilise son acuité mentale, l'hypnose et/ou la suggestion» (saison 1). C'est en fait «un maître manipulateur de pensées et de comportement» (saison 1). Cette pratique permet au principal intéressé d'obtenir des informations enfouies ou cachées chez quelqu'un. Donelson E. Dulany l'explique en ces termes: «Mentalism provides that rationale with consciousness as the sole carrier of symbolic representations of the not-here and not-now – the present in perception, the past in remembrance, and the future in expectations, wishes, intentions.» (Dulany, 2002; 337) En ce sens, le mentaliste recherche ce qui ne paraît pas, ce qui n'advient pas au regard de tout un chacun. Il rend présent ce qui ne l'était pas auparavant, il actualise sans cesse ce qui se cache chez autrui, parfois même à leur insu. Les relations qu'entretient Jane avec les autres sont donc constamment teintées d'interprétation. Il ne peut aborder son interlocuteur sans le «lire», sans établir un portrait de ce qu'il y a derrière la représentation physique ou discursive. Nous pouvons ainsi considérer que les gens en sont réduits à des signes, ceux-ci aussi diversifiés que la multitude d'individus qu'il peut exister.

Le choix de la ruse semble dès lors plutôt évident. C'est lui qui ouvre la voie aux diverses «lectures». Roger Caillois souligne à propos des jeux justement qu'«ils sont innombrables et changeants» (Caillois, 1958; 159). «Ils revêtent, poursuit-il, mille forme inégalement réparties, comme les espèces végétales; mais, infiniment plus acclimatables, ils émigrent et s'adaptent avec une rapidité et une aisance également déconcertantes.» (158) Jane est d'ailleurs souvent en train de faire une partie de poker, de jouer aux échecs ou tout simplement de parier. L'instabilité que procure l'instant du jeu met à l'épreuve sa «lecture» des signes. Elle rend compte extérieurement de ce qui se passe à l'intérieur du mentaliste: le monde des combinatoires est à l'œuvre.

Comment réussir alors à dresser à tout coup un tableau exact d'une personne? Comment effectuer une lecture parfaite dans ces (contre-)mouvements interprétatifs? C'est que le mentaliste, malgré la variabilité des objets avec lesquels il travaille, arrive à dégager des schémas qu'il (re)combine jusqu'à obtenir la solution la plus probable. Declan Smithies l'exprime comme cela: «Mentalism in epistemology is the thesis that one's mental states determine one's evidence and hence which propositions one has justification to believe.» (Smithies, 2011; 723) Chacun des schémas déployés par le processus combinatoire correspond à un fragment du quotidien. Dans la majorité des affaires élucidées par Jane et ses collègues, les meurtriers sont des gens de la vie de tous les jours. Leur «lecture» révèle par conséquent une certaine quotidienneté : la femme enceinte est associée à tel schéma, le mari jaloux à tel autre, etc. Au contact de ces signes du quotidien, le mentaliste reconfigure incessamment les combinaisons rencontrées précédemment pour les faire concorder au maximum avec le récit et les détails de l'enquête, se rapprochant presque du travail de l'ordinateur.

Patrick Jane : personnage archivistique

En ce sens, nous pouvons affirmer que la mémoire de Jane est phénoménale. Non seulement il classe l'information, mais il la traite. C'est le personnage archivistique par excellence. Sur ce sujet, la série présente deux sortes archives : aux pièces à conviction, moteur du système de justice contemporain, elle oppose la mémoire infaillible et sans fin de Jane. Celui-ci procède pourtant de manière structurée. Il harmonise donc à la fois le temps de l'histoire et le temps uchronique, à la fois la «recréation vivante» par la mémoire et le «disque dur» (Couchot, 2014). Jane a recours à la méthode du palais mémoriel laquelle lui permet d'assigner chaque personne, chaque signe, à son lieu imaginaire. Il s'y promène alors dans un va-et-vient permanent, y vagabonde même, y stockant aussi les habitudes quotidiennes des gens qu'il rencontre. Il n'oublie pratiquement jamais rien et, plusieurs années plus tard, se souvient toujours des habitudes de ses clients.

Nous pouvons donc dire que ce ne sont donc plus tellement les indices récoltés par la police qui agissent comme archive. Au contraire, ils finissent fréquemment abandonnés au sous-sol du bâtiment des instances gouvernementales. Ce n'est que lorsque Jane emprunte les indices, les réutilise et les mélange parfois d'une enquête à une autre, au grand dam de ses collègues policiers, qu'il les actualise. Yves Citton voit en cette dernière action «un processus par lequel une puissance virtuelle en arrive à passer à l'acte» et une «opération par laquelle une procédure ou un objet hérités du passé reçoivent une utilisation ou une signification inédites de par leur application à une situation présente» (Citton, 2007; 335). Par conséquent, l'archive policière n'a de valeur utilitaire que du moment où elle refait surface, réhabilitée, ayant à nouveau une place dans un récit. Elle devient l'outil principal de l'interprétant, plutôt que d'être un simple artefact témoignant d'enquêtes passées.

Il arrive même à Jane d'inventer des preuves, dont il se sert pour piéger certains criminels plus rusés que d'autres. Dans sa quête de vengeance ― celle de tuer Red John, le meurtrier de sa femme et sa fille ―, Jane en vient à dresser une fausse liste de coupables afin de déjouer les plans de sa cible. Or, il écrit volontairement les noms de criminels, dont certains font partie des instances policières, sachant pertinemment qu'ils seront probablement éliminés, ayant prévu que des malfaiteurs la lui voleraient en entrant par effraction dans sa petite chambre située au grenier du bâtiment du CBI. Nous pourrions finalement dire que Jane se sert de sa propre pulsion archivistique pour supplanter et compléter celle, trop mécanique et procédurière, de la police.

À la suite de nos deux premières analyses, nous pouvons pointer les dévoiements des séries Docteur House et The Mentalist en ce qui a trait au rapport à l'archive. Notre corpus à l'étude montre bien que celle-ci est un processus du quotidien, à la fois pour les protagonistes, qui sont atteints d'une sorte de frénésie archivistique directement liée à leur grande capacité mémorielle, que pour tous les gens qui sont réduits aux signes de leur quotidienneté. Il souligne en plus que ce n'est pas une opération statique. En effet, l'archivage dans les deux séries demande une implication personnelle, une reconfiguration constante des données amassées. Et c'est ce rapport non figé à l'archive, directement en lien avec les deux types de héros, qui rend les enquêtes policières ou médicales efficaces dans les séries télévisuelles que nous analysons.

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