«Célibataires et nus Québec», ou le labyrinthe

Date de publication: 
19 avril 2017

Cette entrée de carnet se voulait d’abord une analyse préliminaire de l’évolution de la téléréalité québécoise, lieu de l’épuisement d’un quotidien hautement codifié. Je comptais avancer l’hypothèse que l’âge d’or de la téléréalité touchait à sa fin, et que Célibataires et nusL’amour dans le pré et d’autres émissions reposant sur l’ajout de variantes singularisantes au même concept constamment réinterprété représentaient un signe certain de l’épuisement accompli de ce concept. Le projet d’aborder cet ensemble de produits culturels avec toute la rigueur qui s’imposait s’est soldée par un échec. J’ai été tout de suite happée par le dispositif médiatique qui entoure Célibataires et nus Québec, puisqu’en tentant d’obtenir quelques informations de base sur l’émission, je me suis perdue dans un dédale infini de pages web qui, à un titre accrocheur, opposent un contenu décevant. J’avance l’hypothèse qu’en noyant l’émission dans une quantité immense d’informations de surface, ce dispositif étouffe son objet par un excès d’exhaustivité. Je propose donc ici une exploration dudit labyrinthe médiatique, tentative d’épuisement de l’émission.

Le site web de Noovo télé (amalgame web de Musiqueplus, V et Max) est au premier abord plutôt avare d’informations en ce qui concerne Célibataires et nus Québec. Sous l’onglet intitulé «À propos», on propose ceci:

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L’onglet «Actu», quant à lui, propose trois onglets, trois liens vers des articles censés accompagner et compléter l’expérience de visionnement. L’un de ces onglets propose une entrevue du premier duo qui ait trouvé l’amour en participant à l’émission; le second article, qui titre «8 choses qu’on a apprises dans le premier épisode de Célibataires et nus Québec», est en fait une série de photos commentées qui recrée les moments forts de l’épisode, en laissant très peu dans l’ombre. Le dernier lien concerne Marina Bastarache, l’animatrice de l’émission; l’article est en fait constitué d'une suite de captures d’écran issues de son fil Twitter alors qu’elle se trouve en vacances dans le Maine. Il est frappant de constater à quel point l’entrée n’a rien à voir avec Célibataires et nus, hormis la présence du personnage médiatisé de Marina Bastarache. À la suite d’une longue liste de gazouillis (en anglais), on mentionne cependant: «Rappelons que Marina sera à la barre de Célibataires et nus Québec cet automne». La phrase est un hyperlien vers la page de visionnement des épisodes.

Les informations rendues disponibles par le site de Noovo sont donc de trois catégories; la première, qui semble la plus utile et la mieux construite, exploite un objet en lien avec Célibataires et nus, mais que le spectateur n’a pas pu connaître par le seul visionnement de l’émission. Elle offre donc un savoir nécessaire, en ce sens que le lecteur ou la lectrice n’aurait pas pu y avoir accès autrement. La seconde catégorie, celle qui est la plus exploitée par les occurrences de la médiatisation de Célibataires et nus, met de l’avant des moments forts de l’émission, sans les commenter ou presque; c’est un résumé de l’épisode. Quant à la troisième catégorie, elle essaie, tant bien que mal, de lier à l’émission un contenu qui ne la concerne que très superficiellement. Tout se passe comme si, réellement, les rédacteurs n’avaient rien à dire, et devaient soit reproduire des éléments de l’émission, soit inventer leur matière.

Rappelons-nous des années dorées de Loft Story et de ses produits dérivés, dont la revue officielle faisait partie; Internet étant ce qu’il est, on trouve encore des articles faisant un suivi dans le temps sur ce que sont devenus ses participants, eux qui, disons-le, n’ont pourtant accompli que des activités relevant du quotidien. Le nombre impressionnant de participants qui s’y sont succédé a rendu possible une infinité de récits parallèles. Chacun a pu être l’objet de multiples entrevues; au-delà de ce qui concernait le spectacle lui-même, on a pu détailler leur vie à l’extérieur du loft, leur enfance, leurs pensées les plus intimes. Ce dispositif a résulté en une glorification de l’ordinaire, du courant, mais qui, au lieu de se poser comme objet culturel à quelque distance de son public, s’intégrait dans le quotidien même de celui-ci et créait ainsi un quotidien parallèle, composé de personnes perpétuellement représentées et qui donnaient donc l’impression d’être connues intimement.

La volonté d’exhaustivité se prend néanmoins, dans le cas de Célibataires et nus Québec, à son propre jeu, à sa propre quête. La mise en place de l’émission est extrêmement codifiée: une personne attend (nue) dans une clairière que son ou sa partenaire assigné.e (nu.e aussi) vienne le ou la rencontrer; les deux participant.e.s vivent généralement un moment de malaise accompagné d’un brin de conversation; ils vont ensemble (toujours nu.e.s) pratiquer une activité quelconque (course à obstacles, boxe, dessin). Suivent d’autres rencontres du même type, puis deux fêtes collectives au cours desquelles les invité.e.s sont en principe vêtu.e.s, mais qui voient toujours l’un ou l’une des participant.e.s arriver nu.e tout de même et donner ainsi le signal du déshabillage général. Le tout se produit vite et donne peu de place à l’improvisation; les conversations demeurent en surface, même les commentaires «confidentiels» des participant.e.s. On perçoit peu d’imprévu et peu de frictions; quant aux corps nus qui servent à la singularisation de l’émission, ils sont censurés à l’instar de la plus grande part des commentaires les concernant.

C’est là, donc, que Célibataires et nus se met des bâtons dans les roues; la volonté d’exhaustivité des médias dans la saisie et la description de l’univers de l’émission se heurte au «trop peu» inhérent à la construction de cette dernière. Si, à l’instar de Loft story ou d’Occupation doubleCélibataires et nus crée autour d’elle un discours qui tente de l’épuiser, ce discours se voit confronté à la nécessité d’inventer sa propre matière, ou de lier à son objet, de peine et de misère, certains éléments très éloignés (par exemple, les gazouillis de voyage de l’animatrice). L’appareil médiatique, en produisant toujours plus de discours en vue de l’épuisement de son objet, éloigne par ce mouvement la possibilité même de cet épuisement, puisqu’il crée perpétuellement du contenu. De très simple au départ («Six personnes célibataires […] se rencontrent dans un endroit paradisiaque à travers différentes activités pratiquées nus»), le concept de l’émission se voit greffé de ramifications web qui en font, plutôt qu’un objet culturel indépendant, le point de départ d’un labyrinthe médiatique qui le dépasse de beaucoup. Il devient de plus en plus difficile, en arpentant ce labyrinthe, de déterminer ce qui fait partie de l’objet même qu’est l’émission et ce qui en est exclu et appartient plutôt à l’appareil paratextuel.

Il est, en effet, possible de connaitre tous les épisodes sans les avoir regardés, tant l’exhaustivité est grande dans les textes qui les entourent. Dans un article du Huffington Post paru après la mise à l’écran du premier épisode de la saison, la journaliste Marie-Josée Roy décrit l’émission comme une «insignifiante galère»: «les conversations sont vides et ne mènent absolument nulle part, ce n’est ni captivant, ni même simplement intéressant» (2016), assène-t-elle. Elle termine pourtant son article avec une liste considérable de citations tirées des échanges entre les participants, qu’elle présente, étonnamment vu l’imposante part de son texte que cette liste occupe, comme «à oublier».

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La volonté d’exhaustivité, ici, même teintée d’ironie, prend la place de l’objet même. Dans l’article, l’épisode complet est pratiquement décrit. Quant aux attitudes possibles du téléspectateur ou de la téléspectatrice en face de Célibataires et nus, elles sont aussi couvertes et répertoriées par le discours médiatique. Si Marie-Josée Roy pose d’emblée un jugement sur «ce produit qui, soyons francs, fait un peu niveler notre télévision vers le bas» (2016), la participante Charlotte Poitras a défendu dans une lettre ouverte sa pertinence en arguant que «[l]’émission Célibataires et nus se veut purement légère et divertissante» (2016). Le Journal de Montréal, quant à lui, titre «Érections et malaises […]» (2016). Dans tous les cas, semblent de mise une distance amusée, une réserve proche de celle qu’affichent la plupart des participants, heureux de vivre une expérience singulière, emplis de l’espoir de trouver l’amour, mais exhibant une dose plus ou moins grande d’autodérision. Cette tentative de mise à distance de l’objet trahit le statut que prend d’emblée, dans la hiérarchie télévisuelle, une créature culturelle porteuse de ridicule comme Célibataires et nus, pourtant héritière des produits ayant donné parmi les plus grandes cotes d’écoute de la télé québécoise.

Alors que Loft story et Occupation double, par la production massive de contenu médiatique promotionnel, parvenaient à s’intégrer dans le quotidien même de leur public et à lui donner l’impression de faire partie de l’aventure, Célibataires et nus, handicapé par sa propre vacuité, creuse sa tombe en tentant de faire de même. Le discours médiatique épuise trop vite le «trop peu» de l’émission et se voit dans l’obligation de recréer les épisodes mêmes ou d’y attacher du contenu sans lien tangible avec l’objet. Célibataires et nus disparaît dans le discours qui l’entoure, et se fond tranquillement dans le mythe, comme un des derniers représentants d’une tendance télévisuelle qui semble vouée à s’éteindre.