La contemporanéité: mise en «crise» d’une attention livresque

Date de publication: 
07 décembre 2016

Source de l'image de couverture: Alexandre Turgeon Dalpé

L’enfant qui apprend à lire reproduit les gestes enseignés: il, elle adopte une posture calme, immobile, tient le livre devant lui, elle, en silence. Suivant Yves Citton, «depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle, la montée en puissance de ce que nous sommes habitués à reconnaître comme la “littérature” relève moins d’un nouveau mode d’écriture des textes que de la mise en place d’un certain nombre de rituels régissant leur lecture interprétative» (Citton, 2014: 46). La pensée moderne a fait du problème de l’attention «a central issue in new institutional constructions of a productive and manageable subjectivity» (Crary, 1999: 2); et l’école obligatoire a normalisé l’attention livresque (soutenue, concentrée, linéaire) comme mise en relation idéale avec son environnement. De l’organisation disciplinaire du travail à la contemplation d’œuvres d’art, s’opère un contrôle du corps afin de favoriser l'hyperconcentration des individus. Jonathan Crary propose que le sujet attentif ait ainsi été amené à internaliser des impératifs disciplinaires:

«If disciplinary society was originally constituted around procedures through which the body was literally confined, physically isolated and regimented, or set in place at work, Foucault makes clear that these were but the first relatively crude experiments in an ongoing process of perfecting and refining such mechanisms. By the early twentieth century, the attentive subject is part of an internalization of disciplinary imperatives in which individuals are made more directly responsible for their own efficient or profitable utilization within various social arrangements. And certainly the attempts in the late nineteenth century to determine the limits of "normative" attentiveness were part of this transformation» (Crary, 1999: 73).

Des espaces publics tels que la bibliothèque, le musée, le théâtre sont emblématiques de ces attitudes normées. Ils dictent des règles de civilité, qui induisent les comportements des lecteurs-ices et des spectateurs-ices. Les bibliothèques n’ont toutefois pas toujours imposé le silence; on a longtemps pu y entendre des lecteurs-ices murmurer les livres qu’ils, elles étudiaient. Et rebelote pour les salles de théâtre, qui ont accueilli des foules turbulentes et bruyantes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Au cours d’un long processus, à coup de sanctions, les autorités — politiques et intellectuelles — ont mis en place des dispositifs engendrant un refoulement des corps au profit du cognitif.

L’expérience de la lecture littéraire, savante, silencieuse, devient inséparable du geste herméneutique, d’une compréhension experte et approfondie des textes, qui traduit une attention maitrisée. Cela n’élimine pas les autres modalités de médiation des textes, mais celles-ci y sont constamment subordonnées. L’hégémonie de la lecture silencieuse n’efface donc pas les pratiques orales, par exemple; les discours critiques modernes pose cependant l’oralité comme synonyme de «populaire». L’oralité renvoie dès lors à un manque d’instruction et d’autonomie; l'aptitude à appréhender correctement la littérature est utilisée pour distinguer les classes sociales. Mettre en voix un texte servirait de faire-valoir à un auteur ou à la littérature elle-même, en constituant un premier moment d’apprivoisement de l’œuvre écrite. Le corps lisant devant être subjugué, la voix s’intériorise au profit d’une lecture-en-compréhension (Gervais, 2006). Le, la lecteur-ice idéal-e théorisé-e depuis le formalisme et le structuralisme ne trouve effectivement pas dans la performance orale un terreau fertile à son déploiement, puisque celle-ci impose les pertes, les blancs, d’une lecture unique. Mais la pluralisation des discours sur la sphère publique nous astreint de plus en plus à considérer la valeur d’autres modes de lecture.

En plus de mettre en «crise» l’attention livresque en nous plaçant sous le régime de la «distraction», cette surabondance communicationnelle, jointe à l’arrivée du numérique (hyperlien, message instantané, surfing, etc.), nous conduit à abandonner des pratiques critiques qui, d’un côté, sacralisent la littérature, de l’autre, tendent à imposer une forme de vie universelle et à nier la multitude. «Pour Nicholas Carr, le processus de pensée linéaire – fermé aux distractions – est "marginalisé par un esprit d’un nouveau type qui aspire à recevoir et à diffuser par brefs à-coups une information décousue et souvent redondante" qui – selon [Yves Citton et Christophe Hanna] – était déjà présent dans la poésie.» (Citton, 2014: 207) Je ne prétends pas qu’il faille ne plus considérer l’attention soutenue — ce serait ridicule. Il s’agit plutôt de mettre à distance cet idéal de réception, en envisageant d’autres modes de focalisation (attention flottante et conjointe) et de médiation, qui ne requerraient pas nécessairement les ressources d’une analyse spécialisée, pour penser ces littératures-brouhaha (Lionel Ruffel, 2016) qui se sont développées à l’extérieur des discours modernes. En adoptant une posture de vigilance, tout en étant connecté-e sur les sensibilités d’autrui, je considère que nous serons en mesure d’effectuer une sortie hors de la critique moderne (hiérarchique, linéaire) et d’y substituer une réflexion sur le contemporain, à la fois en tant que présent: moment historique qui produit des discours; et en tant que présence: corps vivant une expérience qui, elle, n’est que faussement réitérable.