Je n'ai pas peur de la voix dans mon Iphone

Date de publication: 
10 avril 2017

Siri de Laurence Dauphinais

Cet hiver au théâtre d’Aujourd’hui, était présentée la pièce Siri, œuvre de Maxime Carbonneau et de Laurence Dauphinais dans laquelle l’interprète — Laurence elle-même  — converse avec l’intelligence artificielle de son iPhone, la fameuse Siri.

Créée par le norvégien Dag Kittlaus, Siri acquiert son nom à la suite d'un concours de circonstances. En effet, Kittlaus croyait attendre une fille et entendait la prénommer Siri, mais il a plutôt eu un  garçon. Il a alors choisi d'attribuer le prénom Siri (qui signifie «Une femme victorieuse») à son intelligence artificielle. Achetée et modifiée par Apple peu de temps après, Siri a été mise en service dans les iPhone et iPad le 4 octobre 2011. Elle est qualifiée «d’assistante personnelle intelligente». Sur le site d’Apple, on recommande de parler à Siri comme on parlerait à une amie. Siri est là pour nous aider. Elle veut nous simplifier la vie.

Les premières minutes de la pièce sont très ludiques. Comme si elle s'adressait à un enfant dont les réponses le surprenaient, Laurence questionne Siri sur ce qu’elle aime, sa couleur préférée, la date de sa naissance: «J’ai été mise en service le 4 octobre 2011 si c’est ce que vous voulez savoir». Souvent, Laurence se bute à des culs de sac avec des questions abstraites auxquelles Siri ne peut pas répondre. L’assistante personnelle intelligente veut très bien remplir son rôle: elle relance toujours la conversation, propose à Laurence des manières de l’aider, la redirige vers des actions ou des tâches qu’elle peut accomplir pour elle. Ainsi, Siri demande: «Que voulez-vous que je cherche pour vous?», et Laurence, à court d’idée lui lance: «Je sais pas…». Siri cherche sur Google et elle trouve Je sais pas de Céline Dion. Les gens dans la salle rient. La chanson se met à jouer et s’arrête sur les paroles: «Défier des machines…».

Et la coïncidence est difficile à croire. De la simple conversation ludique nous passons à une réflexion sur les rapports entre humains et technologie. Laurence raconte comment, à l’instar de Siri, elle est aussi née dans un laboratoire, en étant un des premiers bébés éprouvette. Son donneur était anonyme et le restera à jamais. Or, à mesure que la pièce avance, nous apprenons que grâce à un test d’ADN disponible en ligne, Laurence découvre qu’elle a une demi-sœur à l’autre bout de la planète. Un voyage à Jérusalem réunit les deux femmes. Laurence se fait dire par sa demi-sœur qu’elle ressemble beaucoup à son père. Elle apprend que ce dernier, par une coïncidence incroyable, s’appelle aussi Laurence.

On comprend facilement que, sans technologie, Laurence n’aurait jamais pu voir le jour. Que, sans ce test d’ADN en ligne, elle n’aurait jamais retrouvé une branche de sa famille. Qu’en outre, la technique  la définit et modèle son existence sûrement plus qu’elle ne le croit. Elle demande à Siri, sèchement: «Siri, qui suis-je?». Et avec une rapidité et une acuité exceptionnelle, Siri énumère toutes les données qu’elle possède sur Laurence: sa date de naissance, son adresse, son numéro de téléphone, son adresse courriel, le nom de son conjoint, le nom de sa meilleure amie, etc. Toutes ces informations accumulées donnent le vertige. Mais est-ce que cela définit vraiment une personne? Ne sommes-nous qu’un amas d’informations cumulées? Est-ce que notre ADN nous définit? Quelle part de liberté avons-nous?

Si la pièce évoque toutes ces questions, elle ne répond à aucune. Un fait demeure: l’existence de la technologie n’est jamais remise en question. Oui, parfois elle dérange. Oui, elle est source de questionnements et de remises en question. Mais jamais une vision idéalisée pré-révolution numérique ne vient teinter la pièce. Laurence Dauphinais questionne la présence des techniques autour de nous afin de se repositionner en tant qu’être humain parmi ces machines.

Les intelligences artificielles en fiction : ça ne finit jamais bien 

Outre la chanson Je sais pas de Céline Dion, la seule autre référence à une œuvre dans cette pièce est celle de 2001 : A Space Odyssey. Si déjà à sa sortie en 1968 le film ouvrait à de multiples interprétations, il semble qu’à la lumière des technologies qui font à présent partie de nos vies, nous pouvons y ajouter de nombreuses autres pistes interprétatives.

Laurence nous explique que Dag Kittlaus développait à l’origine une intelligence artificielle qui aurait de l’initiative et de la volonté. Si Steve Jobs avait conservé cette vision, Siri aurait été capable de comprendre que l’anniversaire de notre mère approchait, elle aurait commandé un bouquet de fleurs selon nos goûts et ses goûts personnels, elle le lui aurait fait livrer à son adresse et aurait même pu y joindre une carte d’anniversaire personnalisée. Mais une fois rachetée par Apple, Siri a perdu son sens de l'initiative. Elle est devenue servile, accommodante, agréable et soumise.

Dans 2001 : A Space Odyssey, Hal 9000, l’ordinateur qui dirige la mission vers Jupiter, possède un esprit de l'initiative tellement important qu’à la menace d’être débranché par les astronautes qui sont aussi du voyage, il entreprend de les tuer afin de mener lui-même à bien la mission. Or, son plan va échouer et l’un des astronautes, David, va survivre et débrancher Hal pour qu’il retourne à une version  primitive de lui-même. Ses fonctions sont ainsi tellement réduites qu’Hal perd son initiative et redevient servile.

Impossible de ne pas faire le rapprochement avec Siri. La fiction l’a bien montré: un ordinateur qui a trop d’initiative ne peut qu’entrainer une catastrophe. Pensons à Her ou à Ex Machina pour ne nommer que deux autres exemples cinématographiques récents.

Apple avait peut-être en tête cette peur imaginaire collective lorsqu’elle développait Siri. Ainsi, elle a créé tout le contraire de la défiance et de l’initiative, soit une IA qui ne peut ni choquer ni apeurer. La gentille Siri propose et effectue. Elle n’accomplit rien par elle-même afin de ne pas troubler le sentiment de contrôle qu’ont les humains sur les objets.

Un nouveau paradigme

À l’image  du fœtus géant qui flotte dans l’espace, les yeux grands ouverts, à la toute fin de 2001 : A Space Odyssey, la pièce de Laurence Dauphinais semble nous rappeler que nous sommes nés dans un nouveau paradigme, que nous sommes façonnés en quelque sorte par les nouvelles expériences du monde que permettent les technologies — et dont Siri fait partie.

Siri est probablement la création qui a rallié une fois pour toute les «deux mondes». Comme l’explique Stéphane Vial, chercheur en design numérique, l’arrivée du web a été si traumatisante pour l’humanité que nous avons ressenti le besoin de séparer le monde «virtuel» du monde «réel», alors que selon lui, le web fait bel et bien partie du monde réel. Une conversation sur Skype ou sur Facebook n’est pas moins réelle qu’une conversation sur un téléphone à roulette. Pourtant, une croyance tenace à penser le numérique comme un monde à part, différent, faux et moins authentique est demeurée très longtemps — et demeure présente encore aujourd’hui.

Siri crée le pont entre les deux mondes, parce que contrairement à Hal 9000, elle ne représente aucune menace et s’intègre parfaitement à notre quotidien; mais surtout, contrairement à tout autre écran silencieux qui n’attend qu’à être manipulé, Siri va de l’avant et nous parle. S’il ne s’agit pas de la première fois dans l’histoire de l’humanité que les machines usent du langage (pensons notamment à la voix du GPS ou à la voix de l’ascenseur qui annonce les étages…), il s’agit quand même de la première fois qu’il y a un échange entre machines et humains à si grande échelle, et ce, quotidiennement. Siri n’est plus extraordinaire, elle ne provoque ni peur ni stupéfaction.

De Hal 9000, cette intelligence artificielle fictive inquiétante, à Siri, innocente et amusante application d’Apple, nous pouvons facilement voir que notre rapport aux technologies s’est grandement modifié. Toutefois, le fantasme de la machine qui renverse les rapports de pouvoir et se met à contrôler l’humain demeure bien présent dans notre imaginaire. La pièce de Laurence Dauphinais semble au contraire montrer comment technique et humanité se côtoient dans le même espace, en relation l’un à l’autre. La question n’est plus: qui contrôle qui? Mais bien: quel rapport nous unit maintenant?