«Libra» et les limites de l'archive

Date de publication: 
16 mai 2017

L'aphorisme populaire selon lequel «tout ce qui est téléchargé sur Internet y reste pour toujours» nous semble, d'année en année, d'une vérité de plus en plus alarmante. Pourtant, cette crainte relève-t-elle de la réalité ou plutôt d'une «illusion d'exhaustivité» intrinsèque au web? Dans le cadre de notre groupe de recherche, la question de l'archive ainsi que de son caractère illusoire est évidemment revenue à plusieurs reprises dans les communications et les réflexions du groupe. Pourtant, force est d'admettre que la quantité d'informations disponibles sur Internet est impressionnante. Certains organismes se spécialisent même dans l'archivage de pages web sous la forme de clichés, notamment l'Internet archive qui compte plus de 510 milliards de pages dans sa base de données.  

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Cette capture d'écran de Figura du 12 octobre 2005, tirée de la Wayback Machine, permet d'illustrer de quelle manière l'utilisateur peut consulter différents clichés d'une URL au moment de leur publication originale. Il y a évidemment des lacunes dans cette manière d'archiver le web. Par exemple, les modifications sur les pages ne sont pas affichées et les captures d'écran effectuées par l'organisme ne sont pas systémiques (parfois on observe un écart de plusieurs mois ou années). Cette entrées de carnet se veut une analyse préliminaire à un paradoxe qui nous semble présent dans le rapport que nous entretenons vis-à-vis du web. La quantité phénoménale d'informations présentes sur le web vient-elle brouiller, à un certain moment, le passé ou la réalité des individus ou des événements archivés? Nous analyserons Libra, un roman de Don DeLillo, dans cette optique, le but étant de montrer de quelle manière une archive démesurée finit par voiler la vérité de son objet.

Libra, publié en 1988, est l'histoire de Lee Harvey Oswald et des circonstances entourant la mort du président Kennedy telle qu'imaginée par Don DeLillo. Le roman remonte à l'enfance mouvementée d'Oswald, s'intéresse ensuite à son service militaire, puis à la période où il a vécu en URSS et finalement à l'assassinat du président à Dallas. Le roman est fragmenté, constitué de deux histoires qui se déroulent en parallèle: celle d'Oswald et celle des acteurs du complot contre Kennedy. Les chapitres alternent de l'un à l'autre, d'une temporalité à l'autre, tout au long du roman pour finalement converger à la toute fin dans le chaos de l'assassinat. La structure du roman rend la lecture ardue et complexe, les liens entre les personnages sont parfois laissés sous silence. La complexité de la narration se réduit à la toute fin du récit dans un rendu linéaire des événements du 22 novembre.


Nicholas Branch (un personnage du roman chargé des archives du drame) croit que tout est important dans le rapport Warren et dans les enquêtes subséquentes au drame. Cette panoplie de données englobe de nombreux éléments éclectiques: des cartes postales, les actes de naissance des acteurs, des feuilles d'impôt, de la paperasserie ordinaire, jusqu'à des photographies des poils pubiens d'Oswald.

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Selon lui, «les poils pubiens ont leur importance» (DeLillo, 1988: 1281), car tout a une importance, comme si tous les éléments entourant l'assassinat devaient trouver leur place à la manière des morceaux d'un casse-tête. Les photographies se multiplient, tout comme le texte. Même la photographie d'une tringle de rideau «qui n'affirme rien, ne clarifie rien» (DeLillo,1988: 1282) doit trouver sa place parmi ces informations. Branch, en constatant la masse de l'archive, se demande si une  «photo peut être solitaire» (DeLillo,1988: 1282). L'impossibilité de lier entre eux la multitude d'éléments présents dans ce rapport fait que ceux-ci semblent incapables de dialoguer. Ils ne peuvent se soutenir les uns les autres pour créer une réelle assise à la réalité: «Branch regarde autour de lui et se sent horrifié par le poids de tout ça, par l'indépendance de ces papiers. Il est assis au milieu de centaines de vies qui vomissent des données. Il n'y a aucune fin en vue» (DeLillo, 1988: 1127).


À plusieurs reprises dans le texte, Branch souligne le caractère inachevé du rapport. Par exemple, le texte traite d'acteurs liés au drame durant plusieurs pages puis les fait disparaître sans réellement expliquer leur présence au sein du rapport. Plusieurs incohérences et confusions dans les archives sont aussi relevées par Branch:

Les yeux d'Oswald sont gris, bleus, marron. Il mesure un mètre soixante-quinze, un mètre soixante-dix-sept, un mètre quatre-vingt. Il est droitier, il est gaucher. Il sait conduire, il ne sait pas conduire. C'est un tireur d'élite, il tire mal. Branch a des arguments pour étayer toutes ces propositions, provenant de témoins sûrs et d'enquêtes officielles. (DeLillo, 1988: 1390)

Tout dans le rapport apparait comme possiblement véridique ou faux. Au point ou même l'apparence physique d'Oswald en devient incertaine. Branch a de la difficulté à le reconnaitre sur les photographies où il est pourtant identifié par les services secrets. Il est impossible de savoir combien de balles ont été tirées, ni combien de tireurs étaient présents. Autrement dit, les faits les plus simples échappent à toute authentification, comme si l'événement tissait son propre réseau de contradictions. Le complot est envisagé sous la forme d'un système contaminant la réalité, créant des liens et des effets de causalité entre différents éléments qui relèvent du hasard et créant ainsi «une aberration au cœur même du réel» (DeLillo, 1988: 1128).

Branch en vient à douter non seulement de la pertinence des faits, mais aussi de la possibilité de les authentifier. Tout comme il est impossible d'avoir une image fixe du passé, puisque les documents continuent de s'amasser sans arrêt. Alors, après 15 ans de travail, Branch estime prématuré d'écrire son rapport, comprenant que pour transformer le chaos des données en histoire, il lui faudrait sélectionner, établir des liens, interpréter, synthétiser l'hétérogène, imposer un dessein - construire une fiction [...] C'est nous, affirmait William James, qui injectons de l'ordre dans le monde en sélectionnant les objets et en établissant des relations. Nous faisons ressortir l'ordre en laissant de côté les morceaux de désordre. Pour DeLillo, c'est exactement ce que nous faisons en transformant le fortuit en causalité. Tout comme il est dans la nature des nombres de produire des combinaisons remarquables (qu'y a-t-il d'extraordinaire dans 11/22 ?), il est dans la nature de la réalité de produire des liens accidentels. Investir ces liens d'une motivation qu'ils n'ont pas, c'est, d'une certaine façon, s'engager dans la production d'un récit. (Happe, 1996: 105)


Ainsi, l'exhaustivité est impossible, puisqu'il faut à un moment ou à un autre construire une fiction pour arranger les éléments d'une archive. Par conséquent, ce processus laisse dans l'ombre une grande partie des éléments la constituant. L'archive n'est jamais complète, il est toujours possible d'ajouter du matériel, des informations, afin d'atteindre une plus grande intégralité. De cette manière, une réactualisation de l'événement a perpétuellement lieu. Comme si l'assassinat (bien que passé) trouvait encore un endroit où exister et se dérouler au présent. Les nombreuses fictions ainsi que les livres d'enquête encore publiés de nos jours témoignent de cette dynamique entre présent et passé. La technologie apporte, elle aussi, son lot de façons d'actualiser l'événement. Par exemple, il y a eu des tests balistiques effectués en 2000, des simulations par ordinateur pour prouver l'impossibilité ou la possibilité de la trajectoire de la «balle magique» et des tests d'ADN effectués sur les résidus du projectile tiré sur le président.

Entrée de carnet

Arpenter, délimiter et décrire le monde habité: telle est, depuis les enquêtes d’Hérodote et jusqu’au début du XIXe siècle, l’ambition du récit de voyage.

Mossé, Marie