La Suède, l'histoire et les brosses de plastique

Date de publication: 
12 septembre 2017

Le touriste s’aventurant en contrée suédoise est rarement déçu par ce qui l’y attend. Si le prix d’un tel voyage peut rapidement devenir exorbitant, la valorisation constante de la Suède pour sa culture encourage le voyageur à accumuler les activités enrichissantes. Avec son entrée gratuite en tout temps et son emplacement au cœur de Stockholm, Historiska Museet est un incontournable lors d’un passage dans la capitale nordique. Ce que le voyageur ignore, c’est qu’il sortira fort probablement du musée avec davantage de questions qu’à son arrivée.

 

We have more than ten million objects –archaeological artifacts and ecclesiastical art– excavated and found in what is now called Sweden. But the objects origins are worldwide and of all times, from oldest prehistory to the Viking and Middle Ages. (Historiska Museet, 2017)

 

Voici ce qu’il peut lire sur le site Internet du Historiska Museet. La clé de l’énigme demeure dans les mots «what is now called». Déjà, on met la puce à l’oreille du visiteur.

 

Bien qu’il n’échappe pas à la disposition chronologique de ses pièces d’exposition d’artéfacts et à l’inévitable intérêt pour l’histoire viking, Historiska Museet semble vouloir sortir du rôle habituellement relégué aux autres musées semblables (par ceci qu’ils sont à vocation historique et gratuits pour tous) dans le monde; il ne veut pas être un simple symbole du pouvoir en place, de l’histoire des vainqueurs.

 

En effet, Historiska Museet prend clairement position face à l’institution muséale et à son rôle dans la construction d’une perspective historique, qu’elle soit nationale ou mondiale. Ainsi, outre ses expositions —toutefois exceptionnellement nuancées— à vocation plus historique, le musée accueille présentement des artistes dans son exposition «History Unfolds»:

 

History Unfolds is an attempt at making visible how history is created and used, and how it in turn has influenced and still influences our view of society. The museum wants to problematize and complete the picture of what history is in Sweden, make the invisible visible, explore what is hidden and forgotten and enter into a debate about the underlying norms that have created the museum and its collections. (Historiska Museet, 2017)

 

Le visiteur se promenant dans History Unfolds peut donc se familiariser avec un rapport de plus en plus partagé face à l’histoire, notamment par la réflexion sur le rôle de l’archive, dont elle dépend. Ainsi, dans une des pièces de l’exposition, divers silex et autres outils anciens répertoriés par régions sont comparés à des brosses (de fabrication récente, la plupart en plastique) achetées partout à travers la Suède. Dès lors, on interpelle le visiteur: comment peut-on déterminer la valeur historique d’un objet? Y a-t-il un lien entre le lieu de sa découverte et son rapport à l’histoire? Qui a rempli les blancs narratifs dans ce récit? Quelles étaient ses motivations?

 

Cette pièce est accompagnée d’une réflexion intéressante, intitulée «Who tells us about the things we do not find?», abordant d’emblée le problème principal du musée en tant qu’institution: qu’en est-il de la valeur historique de ce qui ne peut ou n’a pas été conservé? 

 

The things that archaeologists have saved in the museum’s collections say more, perhaps, about those who collected and sorted them than about those who once lived with, and used, these objects. Who chooses what is to be kept? Is it, for example, more important to collect weapons than everyday objects?

 

This room forms a representation of the gaps in the museum’s collections —all those things people have chosen not to save or that were not preserved in the ground. Those responsible for collecting and sorting have, throughout history, most often been white, well-educated men, most likely with both money and status. How can this be seen in the collections?

 

The empty room represents all the things which barely exist in the collections. They might be organic material or that which belonged to children, women or the elderly. They might be ordinary, everyday things, the possessions of the poor, the ugly and insignificant materials —that which is seldom prioritised during excavation and collection or that which we do not understand or cannot relate to. (Historiska Museet, 2017)

 

Cette fiche d’information accompagne une vitrine répertoriant différentes régions (métropolitaines ou rurales) de Suède. Or, outre ces noms —qui, il va sans dire, n’évoqueront pas grand-chose pour le touriste étranger—, on ne retrouve que quelques tablettes, disposées pour accentuer le vide presque vertigineux que contient la vitrine.

 

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Historiska Museet, photographie par l'auteure

 

Si le musée ne répond évidemment pas à ces questions, il reste que le temps et l’espace consacrés à celles-ci l’inscrit dans une tradition progressiste par rapport au rôle social du musée dans l’histoire. Ainsi, le visiteur est confronté à une vision de l'histoire en mutation, devenant multiple et mettant l'interprétation au centre de son élaboration. Historiska Museet étire le concept d'histoire pour y ajouter ce qui était auparavant de la non-histoire: des (non-)événements sans traces, invisibles donc aux yeux des archéologues et des historiens. Cette exposition de brosses et de vide introduit la visite dans le reste de History Unfolds, où de nombreux artistes1 ont collaboré afin de proposer des visions plus variées de ce qu’est l’histoire —ou son absence.

  • 1. Esther Shalev-Gerz, Dušica Dražić, James Webb, Minna L. Henriksson, Elisabeth Bucht, Artur Żmijewski, Jananne Al-Ani, Hiwa K, Susan Meiselas et Meriç Algün Ringborg.