Fixer l'identité d'une voix? Quand et comment nommer les lecteurs-ices d'un micro-libre de poésie

Date de publication: 
26 octobre 2016

La poésie en voix s’archive à perte, un de ses traits principaux étant, comme le souligne Paul Zumthor dans sa magnifique Introduction à la poésie orale, sa fausse réitérabilité. L’évènement poétique appelle à un ici et maintenant que sa remédiatisation écrite ou audiovisuelle ne traduit pas. L’archive, si elle préserve la trace de cette poésie, la transforme, d’un même souffle, en une autre œuvre. Elle impose également au chercheur les fragments à partir desquels reconstituer et réactualiser la performance originale. Ainsi, il s’avère essentiel d’en rendre compte à l’époque de sa diffusion à la fois pour construire une réflexion sur le présent et pour offrir des sources diversifiées aux futurs-es historiens-nes.

Mais l’étude du contemporain pose certains problèmes méthodologiques et éthiques. En travaillant sur les micros-libres de poésie, une question a rapidement surgi: comment et quand nommer les lecteurs-ices? Les désigner?

Les micros-libres de poésie ne présentent aucun-e invité-e. Toutes les personnes en présence sont conviées à lire un texte au microphone jusqu’à la fin de la soirée (correspondant souvent à la fermeture de l’établissement d’accueil) ou jusqu’à l’épuisement des textes apportés. On peut, en ce sens, envisager un micro-libre qui durerait une journée entière, voire une semaine. Certaines soirées — les micro-libres sont généralement des activités nocturnes — fonctionnent avec une liste d’inscrits-tes. Ceux et celles qui désirent performer doivent l’indiquer à l’animateur-trice, qui les convoquera à monter sur la scène. D’autres soirées, comme le Bistro Ouvert, permettent aux lecteurs-ices d’investir spontanément la scène, sans devoir s’inscrire au préalable. Dès que la scène se libère, on y bondit pour entamer sa performance. Si des auteurs-es publiés-es ou connus-es du public s’y font entendre, certains-es lecteurs-ices sont inconnus-es, et d’autres préfèrent préserver leur anonymat.

Ces lectures rendent publics des textes, des voix, des corps; l’identité civile des auteurs-es demeure cependant floue, au même titre que celle de ceux et celles venus-es écouter.

Je ressens moins d’hésitation à nommer les poètes publiés-es, car ce sont des figures déjà publiques. Par contre, m’en tenir qu’à cette première liste établirait une hiérarchie entre eux, elles et les autres, alors que l’évènement se veut démocratique. Notons à cet égard que tous-tes n’ont pas pour ambition de contribuer à la littérature silencieuse et que les poètes dits-es amateurs-ices ne le sont souvent qu’en attente d'une reconnaissance publique. Malgré ces remarques, je ne peux conclure que la systématicité dans la désignation doit prévaloir. D’une part, tous-tes ne désirent pas nécessairement une attention médiatique. Les pratiques d’écriture s’inscrivent parfois dans la négativité et profitent de l’anonymat permis par le principe du micro-libre. D’autre part, mon étude s’attachant aux modalités de lecture et de sociabilité, je pige parfois (souvent) parmi des exemples qui dérogent aux normes sociales et qui peuvent, par conséquent, se révéler embarrassants, voire nuisibles.

Un exemple. Dans l’introduction de De Gestes et de paroles, j’ai témoigné d'une situation:

Vers 2 h, la nuit du 10 avril 2016, Emmanuelle Riendeau a saisi un microphone alors qu’une autre femme mettait en voix des poèmes de René Lapierre. Elle l’a interrompue pour lui signaler qu’on entendait déjà assez d’hommes et qu’il serait dommage que les femmes ne prennent la parole que pour lire leurs textes. Emmanuelle Riendeau a ensuite récité ses poèmes avant de quitter la scène, laissant la seconde femme terminer sa prestation. (Roussel, 2016: 15)

J’ai décidé de nommer une personne sur deux. Pourquoi? J’ignorais tout simplement le nom complet de la seconde. J'ai évalué que la situation ne disait rien sur sa posture d’auteure, cette poète étant elle-même féministe. Elle a lu ce qu’elle avait dans sa poche, du René Lapierre. Toutefois, s’il était anecdotique en ce qui la concerne, l’exemple renseignait sur les modes de sociabilité particuliers aux micros-libres et sur la posture d’Emmanuelle Riendeau, qui est reconnue pour être une goony. Elle n’hésite jamais, à l’instar de sa poésie, à être incendiaire, bruyante et brutale.

Mon choix mériterait sûrement d’être débattu. La systématicité comme idéal de la recherche ne peut toutefois pas être réalisée au détriment des enjeux éthiques qu’elle soulève. Les micros-libres de poésie se situent au croisement du privé et du public. Surprendre une conversation, une chicane, un striptease ne nous donne pas le droit d’en faire usage comme exemple dans notre analyse (cela nous influencera évidemment en amont). Toute étude découpe le réel et le morcèle; la vie littéraire contemporaine doit être comprise dans le respect de ceux et celles qui l’animent. Les exemples n’ont pas toujours besoin d’être personnifiés.

Crédit photo : Alexandre Turgeon Dalpé