Les spectres de la place Saint-Sulpice

Date de publication: 
17 octobre 2016

En préparant mon intervention sur le quotidien et les possibilités d’archiver le présent, pour la première séance du Groupe de recherche, je suis revenu sur l’expérience de Georges Perec, place Saint-Sulpice, qui a donné lieu au livre Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1975). Ce livre est pour moi le texte fondateur d’une série culturelle, celle des tentatives d‘épuisement.
J’ai décrit le projet de Perec. Puis, pour montrer que tout un chacun pouvait refaire, dans le confort de son foyer, cette expérience, j’ai commencé à circuler place Saint-Sulpice via la plateforme Google Street View et même à faire des captures d’écran de ce qui avait été photographié par les caméras de la compagnie.
C’est ainsi que me sont apparus les spectres de la place Saint-Sulpice. Les spectres, c’est-à-dire ces figures évanescentes qui peuplent les photos prises par Google et ses neuf caméras. Ces photos sont souvent des montages de diverses sous-photos, fondues les unes dans les autres. Normalement, on remarque à peine les sutures entre les clichés, les zones floues aux frontières des images. Ce qui nous intéresse de toute façon, c’est moins la technique utilisée ou la valeur des clichés que l’illusion de présence suscitée par leur montage. C’est le monde qui nous est donné à voir avec Google Street View, la place Saint-Sulpice avec ses rues, ses voitures et ses camions, ses passants, ses cafés et commerces, etc. C’est comme si on y était.
On y est, sauf quand les images sont sujettes à des dysfonctionnements, à des fondues soudainement imparfaites. Deux images prises à quelques secondes d’écart sont réunies, et cet homme qui marchait d’un bon pas dans la première apparaît aussi dans la seconde, comme s’il s’était dédoublé. C’est dire que le même homme se retrouve subitement à deux endroits en même temps dans la photo, puisque l’avant et l’après ont été réunis dans un impossible présent. C’est un présent qui n’existe que dans notre regard, car c’est nous qui faisons coexister ces deux temps écrasés l’un sur l’autre, nous qui voyons cet homme dédoublé miraculeusement. Le projet web de Jon Rafman, 9 Eyes, a bien montré les multiples effets de la plateforme Google Street View (voir aussi le projet intitulé The Nine Eyes of Google Street View), les scènes de vie croquées par inadvertance, les situations étranges, délicates ou tout simplement humoristiques.

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Les spectres de la place Saint-Sulpice sont les effets de surface, les effets de présence dirait Paule Mackrous, de ces manipulations implicites d’images. Deux photographies sont en parties superposées, et les passants présents dans la première, mais absents dans la seconde sont en partie effacés dans la superposition. Une telle situation se produit essentiellement lors de prises de vue en soirée, où les temps d’exposition sont nécessairement plus longs. Comme dans des cas de persistance rétinienne, des parties de figures humaines flottent à la surface des clichés.
Les corps peuvent aussi être dédoublés, situations présentes surtout dans les images prises en plein jour quand les temps d’exposition sont cette fois plutôt brefs. Parfois, ce sont tout simplement des ombres projetées au sol qui ne dépendent plus d’aucun corps, comme si Edgar Allan Poe était passé par là.
Or, ces figures évanescentes s’ajoutent aux autres figures, à tous ces êtres sans visage qui peuplent l’univers de Google Street View. Comme l’écrit Cécile Portier dans son entrée du 15 novembre 2010, « Les effacés » : « suffit de s'y promener deux minutes, sur google street view : combien de personnages croisés ainsi, fantômes au visage brouillé, passants numériques et éphémères, captés un jour dans leur vraie vie par les aspirateurs à image, et aujourd'hui errant pour toujours dans des rues aux contours accélérés.»

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On les voit partout ces êtres aux visages brouillés. Ils attendent au coin des rues, marchent, marchandent, placotent, fument, boivent, roupillent. On ne voit plus leurs yeux ni leur visage. Ils ne sont plus qu’une identité-flux, une présence anonyme qui témoigne de la réalité d’un lieu, tout en parvenant à lui retirer son actualité. C’est bien la place Saint-Sulpice, on la reconnaît, des gens y marchent et y mangent, mais comme ils ont été banalisés et n’ont plus aucune identité vérifiable, ils sont devenus génériques. Ce ne sont plus des gens qui étaient là, ce sont des figures qui témoignent du fait que des êtres y étaient. Au cinéma, on appelle ça des figurants.
Ainsi donc, la place Saint-Sulpice, version Google Street View, est peuplée de figures spectrales, d’ombres et de formes qui parlent d’une présence excédentaire à la plateforme, de fantômes qui traversent l’image sans pour autant la peupler, et qui lui redonnent un étrange mouvement. Ces êtres ont déjà été là, ils témoignent d’un ça-a-été de la photo, tel que décrit par Roland Barthes dans La chambre claire; mais ils n’y sont plus, même si l’image montée a conservé un reste de leur présence, un simple indice en forme de corps.