Le paradoxe du fan

Date de publication: 
17 novembre 2016

Source de l'image de couverture: Cult Montréal

«We are Dota 2 players. Our first love is Dota. Don’t say that to my girlfriend!»

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Récemment s’est tenu pour la première fois à Montréal le Northern Arena, premier événement d’une telle envergure au Canada, un tournoi de jeux vidéo auquel étaient invités des joueurs professionnels venus de partout dans le monde. Considéré comme plutôt petit en termes de billets vendus et de montants versés aux gagnants (rappelons que les gagnants de l’édition 2016 du plus grand tournoi de Dota 2 ont reçu plus de 9 millions de dollars en prix contre environ 48 000 dollars pour le Northern Arena), il demeure toutefois que l’événement a attiré une assez grande foule d’amateurs de jeux vidéo dans la métropole, plusieurs équipes célèbres ayant participé.

Pour le fan, c’était l’occasion rêvée de finalement pouvoir voir en direct les joueurs qu’il suit, dans plusieurs cas, depuis plusieurs années par Internet. Bien que le Northern Arena présentait les séries éliminatoires de plusieurs jeux, c’est Dota 2 qui est son principal intérêt, un jeu de type MOBA (abréviation courante de l’expression «Multiplayer Online Battle Arena») qui est l’un des jeux vidéo dont les prix sont les plus gros au monde, excédant même ceux de plusieurs sports, comme le tennis.

Le milieu du jeu vidéo professionnel, communément (ironiquement?) appelé esport, s’il n’est peut-être pas très présent dans les réseaux médiatiques sportifs traditionnels en Amérique du Nord, peut être toutefois suivi de diverses façons par l’amateur. Outre en jouant lui-même, celui-ci a la possibilité de suivre en direct la plupart des tournois, qui sont d’ailleurs décrits par des commentateurs et analystes professionnels, souvent directement dans la plateforme de jeu, parfois même gratuitement. Lorsqu’il n’est pas en mesure de suivre l’action en temps réel, il consulte l’une des nombreuses chaînes Youtube pour les regarder en mode différé. Outre les parties officielles, les joueurs ont aussi pour la plupart une présence sur des réseaux sociaux, notamment Twitter et Reddit, où le fan se garde informé, mais aussi sur la plateforme de vidéodiffusion (streaming) Twitch, où ils peuvent jouer tout en clavardant avec leur public et recevoir des dons de la part de celui-ci. Certaines chaînes Youtube vont même jusqu’à archiver ces diffusions, ajoutant des effets, rendant possible de retracer la quasi-totalité des parties jouées par une même personne et contribuant sans cesse à l’aura des joueurs professionnels.

Le fan, en se présentant à un tournoi tel que le Northern Arena, a l’occasion, puisque celui-ci est plus petit en taille que bien d’autres tournois à travers le monde, de se rapprocher de manière privilégiée des joueurs qu’il admire et qu’il connaît (ou a l’impression de connaître). En effet, comme les premières journées du tournoi se déroulent dans une petite salle de conférence d’un hôtel du centre-ville, le fan est assis à seulement quelques mètres des pros, partageant non seulement le même espace pendant plusieurs heures, mais ayant également l’occasion de leur parler entre les parties («Good job, Envy!»), jubilant de les voir passer près de lui, la sortie étant la même pour tout le monde, après tout.

Là où l’attention du fan est la plus attisée est toutefois lors de la séance de rencontre organisée par le comité de l’événement. Après avoir fait la file (les gens disposant d’un billet «privilège» ayant eu l’occasion de rencontrer les joueurs dans un environnement plus convivial), le fan se dirige vers les nombreuses tables auxquelles sont assis les joueurs des différentes équipes. L’événement commence avec du retard et l’ennui se fait sentir sur le visage de ceux qui, éliminés du tournoi, sont contraints par leur contrat avec leurs commanditaires de participer à cette séance de signatures. Le fan, lui, est prêt. Il a répété mentalement des scénarios pour aborder ses joueurs préférés, pour éviter tout moment de silence, tout malaise, lorsqu’il fait autographier son carnet ou son billet et prend des photographies. Il se dirige vers ses idoles, tentant tant bien que mal de surmonter son stress et de rester calme en disant finalement ses répliques, espérant susciter un intérêt de la part des pros. Ceux-ci, bien souvent, restent neutres, hochant la tête à l’occasion ou souriant faiblement lorsque le fan fait l’effort de les remercier dans leur langue maternelle («Tack så mycket på dig!»). Les plus sociables d’entre eux optent pour quelques monosyllabes, mais le fan ressent tout de même le poids du temps qui s’échappe. Comment briser cette distance, comment profiter au maximum de seulement quelques secondes avec une personne admirée ? Le fan note mentalement tous les détails dont il est humainement possible de se souvenir; il se répétera la scène de nombreuses fois par la suite, la racontant à ses amis, regrettant en solitaire certains instants de sa mise en scène qui aurait pu être mieux effectués. L’adrénaline aidant, la file se massant derrière lui, il accepte toutefois ces quelques sons, fait preuve d’empathie devant cette personne, finalement ordinaire, qui, sans doute, aimerait être ailleurs qu’avec lui. Le fan, qui se souviendra toujours de cette journée, passe au joueur suivant, alors qu'il est instantanément oublié par celui qu’il avait si hâte de rencontrer.