La complémentarité de la transfictionnalité: "Fables" et "The Unwritten"

Date de publication: 
26 avril 2017

De nombreuses œuvres populaires contemporaines tendent à aplanir les frontières entre les différentes fictions de manière à les regrouper en ce seul monde. On note en ce sens une plus grande utilisation de l’hybridité dans les genres narratifs et un questionnement plus significatif interrogeant les limites et la perméabilité de la fiction et de l’imaginaire.  Cela découle d’une dimension de plus en plus autoréflexive de la culture populaire que les auteurs exploitent intelligemment. Le phénomène que Richard Saint-Gelais analyse sous le nom de transfictionnalité1 est particulièrement intéressant à étudier lorsque les auteurs tentent de représenter l’entièreté de l’imaginaire (dans une perspective clairement occidentale malgré les possibles déplacements vers d’autres imaginaires). Cette entrée va s’intéresser aux dimensions complémentaires des comics Fables (2002-15) de Bill Willingham et The Unwritten (2009-15) de Mike Carey et de Peter Gross, qui poussent à leur paroxysme les questions relatives à la transfictionnalité.

En créant un monde imaginaire commun dans lequel tous les grands mythes trouvent une place (ou, du moins, sembleraient pouvoir s'y trouver par un jeu d’association et de résonance), les deux œuvres mènent une réflexion sur le pouvoir de la fiction. Fables se concentre davantage sur l’acte de raconter et le tissage de l’intrigue (à la manière d’un auteur comme Kirkman avec ses séries expansives Walking Dead (2003- ) et Invincible (2002- )), tandis que The Unwritten interroge l’hybridité à l’œuvre dans l’imaginaire et les frontières entre le réel et la fiction. Selon ces deux perspectives, un même personnage ne bénéficie pas du tout du même développement narratif. Pinocchio devient, dans Fables, un héros-enfant problématique aux nombreuses péripéties, tandis qu’il fait seulement partie des personnages coincés dans la baleine dans The Unwritten.

Cette dernière œuvre explore le vaste territoire de la fiction. Dans le quatrième tome, on retrouve une volonté de systématicité autour d'une figure particulière, celle de la baleine. Sont ainsi rassemblés les deux baleines les plus célèbres de la littérature, ainsi que plusieurs personnages qui ont eu la malchance de finir dans leur ventre ou simplement de les croiser: le capitaine Achab, dans Moby Dick, le Léviathan, Jonas, Pinocchio, Sinbad le marin et le baron de Münchhausen. La série accorde également une place particulièrement grande aux personnages hybrides: le monstre de Frankenstein guide Tom dans les premiers tomes; son compagnon animal est un chat ailé étrangement familier dans la mesure où il provient de l’univers fictif et magique de Tommy, calque du personnage de Harry Potter; le superhéros représente à la fois le genre durant son âge d’or (tout-puissant et naïf) et sa période crépusculaire (plus réaliste et problématisé). On retrouve aussi cet entre-deux, du côté de Fables, avec des personnages liminaires tel que Pinocchio, obligé de demeurer éternellement un vrai petit garçon selon la formule de la Fée Bleu. L’exil du royaume imaginaire a obligé les différents personnages à effectuer une réorientation professionnelle en se basant sur une caractéristique de leur ancienne fonction diégétique. Le grand méchant loup du Petit Chaperon rouge et des Trois Petits Cochons est ainsi devenu le détective typique des romans noirs, plus badass que réellement dangereux (la plupart du temps), mais conservant tout son flair.

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Malgré les décors ou les événements insolites, les personnages restent ancrés dans le quotidien moderne
Source: Fables, chap. 1, p. 8 et chap. 3, p. 2

Au niveau de l’espace, l’ancrage spatial est plus fort dans Fables que dans The Unwritten. Les fhéros des fables vivent à New York, ce qu'ils font depuis des siècles. Ils oscillent d’ailleurs entre la cyclicité de leur origine dans les contes et de la sérialité indéniablement présente au cœur de la série (avec des tâches et des activités quotidiennes étonnement répétitives, inscrites dans le passage des saisons et des grandes fêtes), et la linéarité que commandent la narrativité moderne et la tension narrative (avec la présence de morts, de développements de conflits et de révélations saisissantes). Chaque nouvel événement semble d’ailleurs être une surprise qui bouleverse le récit et la communauté en entier, obligeant les personnages, assurément plus tactiques que stratégiques, à réagir à l’immédiateté des situations. De manière foncièrement différente, le présent est tout de même fréquemment sollicité et nécessite une attention constante, notamment dans la première moitié de The Unwritten, à travers les habitudes liées aux médias et au numérique (j'y reviendrai).

Deux postures principales se complètent dans les deux BDs: l’invisibilité des personnages de fables qui veulent vivre tranquillement et la supervisibilité de Tom Taylor (bien que le protagoniste de The Unwritten ait aussi ses moments underground). Être le fils du plus grand écrivain à succès de tous les temps et avoir un look fort proche du héros de fiction ultra connu au nom presque éponyme (Tommy) créé par son père lui donnent une visibilité écrasante. D’ailleurs, dans les deux cas, cette invisibilité et cette supervisibilité attirent les curieux: dans Fables, il s’agit d’adeptes de théories du complot qui croient que ces immortels seraient des vampires ou des créatures occultes; dans The Unwritten, on retrouve plutôt des hordes des fans et quelques freaks (les deux sont assurément fascinés par l’imaginaire au point que celui-ci acquiert une place particulière dans leur vie, mais les premiers font encore la différence entre fiction et réalité).

Les trois chapitres qui constituent «La guerre des mots» dans The Unwritten développent l’ensemble des questions qu’avait déjà abordé la série. Ce passage diégétique illustre métaphoriquement l'omniprésence du virtuel dans la réception contemporaine et la capacité que possède la transfiction (à travers la communauté de fans) d’effectuer des déplacements narratifs significatifs. À ce stade du récit, s’affrontent, dans une lutte à mort, une cabale occulte et Tom Taylor, aidé de ses deux amis. Les deux groupent savent que Tom tire ses pouvoirs de la réception qu’a le héros fictif Tommy dans l’imaginaire collectif. La cabale va jusqu’à tuer toutes les personnes qui ont rencontré Tom afin de l’affaiblir en désancrant son existence dans le réel. Pris en Antarctique avec ses deux amis sans pouvoirs magiques, son ami journaliste doit demander la participation active de ses lecteurs sur un forum en expliquant la situation. La réaction rapide du public lui permet de ressusciter quasi instantanément et d’attaquer directement la cabale. Celle-ci contre-attaque en faisant écrire de nombreuses versions où Tommy est associé à des rôles et des figures profondément négatifs de notre imaginaire (le décrivant comme tueur sanguinaire, violeur, antagoniste, Judas, Barbe Noire) de manière à diminuer son pouvoir avant que Tom ne les élimine tous.

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Tandis que les protagonistes sont coincés en Antarctique, le journaliste écrit un post qui explique la situation, c’est-à-dire qu’ «Only you can save Tommy !»
Source: The Unwritten, chap. 32, p. 14

On pourrait encore continuer à développer les différences entre les deux œuvres, qui permettent de poser efficacement plusieurs enjeux de la transfictionnalité et de la manière dont elle peut modifier les héros classiques. Dans Fables plus que dans The Unwritten, l’exil du royaume imaginaire a permis de bien transformer les personnages de contes. La fin de la série surprend d’ailleurs, car, bien que la série soit plus longue que The Unwritten, celle-ci semblerait pouvoir se poursuivre à l’infini, tant que la narration continue à tisser le fil du récit. Au contraire, la récit de The Unwritten semble sans arrêt sur le point de s’achever avec chaque nouveau tome, se situant toujours aux limites de la fiction avec sa propre déconstruction dans la logique d'un imaginaire de la fin bien assumé (l’œuvre s’ouvre et se conclut d’ailleurs sur le constat d’une inévitable fin du monde narratif). En ce sens, il n’est guère surprenant de constater le capacité de la série Fables à se recycler et à migrer vers d’autres médiums. La série a en effet donné lieu au jeu vidéo The Wolf Among Us de Telltale Games ainsi que le roman Peter & Max. En outre, sont apparues progressivement plusieurs déclinaisons à la série principale, basées sur certains personnages et leurs aventures en d’autres lieux (Jack of FablesFairestCendrillon). Un crossover existe également entre les deux séries, permettant d’insister sur leurs ressemblances et leurs différences.

  • 1. La transfictionnalité est le «phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction que ce soit par reprise de personnages, prolongement d’une intrigue préalable ou partage d’univers fictionnel» (7). Ce qui différencie ce phénomène de l’intertextualité est la capacité de la nouvelle œuvre à réaliser un déplacement vis-à-vis des éléments de l’œuvre originale, produisant une nouvelle lecture.
Pour citer: 

Lapointe, André-Philippe. «La complémentarité de la transfictionnalité: "Fables" et "The Unwritten"». Carnet Archiver le présent (2016-2017) Archiver le présent?, 2017. <http://www.archiverlepresent.org/entree-de-carnet/la-complementarite-de-la-transfictionnalite-fables-et-unwritten>.

Auteur·e·s (Encodage): 
Lapointe, André-Philippe